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Jules Verne - L'Île mystérieuse

semblait que la violente tempête eût fait comme une trêve entre les assiégeants et les assiégés, et que le
canon eût voulu se taire devant les formidables détonations de l'ouragan. Les rues de la ville étaient

désertes. Il n'avait pas même paru nécessaire, par cet horrible temps, de garder la place au milieu de

laquelle se débattait l'aérostat.

Tout favorisait le départ des prisonniers, évidemment; mais ce voyage, au milieu des rafales
déchaînées!...

«Vilaine marée! se disait Pencroff, en fixant d'un coup de poing son chapeau que le vent disputait à sa
tête. Mais bah! on en viendra à bout tout de même!»

À neuf heures et demie, Cyrus Smith et ses compagnons se glissaient par divers côtés sur la place, que
les lanternes de gaz, éteintes par le vent, laissaient dans une obscurité profonde. On ne voyait même pas

l'énorme aérostat, presque entièrement rabattu sur le sol.

Indépendamment des sacs de lest qui maintenaient les cordes du filet, la nacelle était retenue par un fort
câble passé dans un anneau scellé dans le pavé, et dont le double remontait à bord.

Les cinq prisonniers se rencontrèrent près de la nacelle. Ils n'avaient point été aperçus, et telle était
l'obscurité, qu'ils ne pouvaient se voir eux-mêmes.

Sans prononcer une parole, Cyrus Smith, Gédéon Spilett, Nab et Harbert prirent place dans la nacelle,
pendant que Pencroff, sur l'ordre de l'ingénieur, détachait successivement les paquets de lest. Ce fut

l'affaire de quelques instants, et le marin rejoignit ses compagnons.

L'aérostat n'était alors retenu que par le double du câble, et Cyrus Smith n'avait plus qu'à donner l'ordre
du départ. En ce moment, un chien escalada d'un bond la nacelle.

C'était Top, le chien de l'ingénieur, qui, ayant brisé sa chaîne, avait suivi son maître. Cyrus Smith
craignant un excès de poids, voulait renvoyer le pauvre animal.

«Bah! un de plus!» dit Pencroff, en délestant la nacelle de deux sacs de sable.

Puis, il largua le double du câble, et le ballon, partant par une direction oblique, disparut, après avoir
heurté sa nacelle contre deux cheminées qu'il abattit dans la furie de son départ.

L'ouragan se déchaînait alors avec une épouvantable violence. L'ingénieur, pendant la nuit, ne put songer
à descendre, et quand le jour vint, toute vue de la terre lui était interceptée par les brumes. Ce fut cinq

jours après seulement, qu'une éclaircie laissa voir l'immense mer au-dessous de cet aérostat, que le vent

entraînait avec une vitesse effroyable!

On sait comment, de ces cinq hommes, partis le 20 mars, quatre étaient jetés, le 24 mars, sur une côte
déserte, à plus de six mille milles de leur pays!

Et celui qui manquait, celui au secours duquel les quatre survivants du ballon couraient tout d'abord,
c'était leur chef naturel, c'était l'ingénieur Cyrus Smith!

CHAPITRE III

L'ingénieur, à travers les mailles du filet qui avaient cédé, avait été enlevé par un coup de mer.

Son chien avait également disparu. Le fidèle animal s'était volontairement précipité au secours de son

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