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Jules Vallès - Le Bachelier

«Ah! tenez! vous me faites rire avec votre Hégésippe!»

Je ne suis pas fou d'Hégésippe - j'en conviendrais s'il ne fallait me défendre à outrance. - Il y a de la
pleurarderie; il me semble, par-ci, par-là; mais quelle différence tout de même!

Le soir, quelquefois, quand j'étais seul, je relisais ses vers; et il me semblait que je trempais mes mains,
qui sentaient le tabac, dans une eau vive comme celle qui coulait à travers les prés de Farreyrolles, en

faisant trembler l'herbe et les clochettes jaunes!...

Qu'es-tu donc en politique? Tu n'es pas pour les Girondins, tu détestes Robespierre, tu dis que Chaumette
était un bondieusard tout en insultant le bon Dieu, parce qu'il voulait la fête de l'Être Suprême. Qu'es-tu

donc?

Je suis bien embarrassé pour répondre. Cependant je me résume.

«Je suis pour la guillotine.»

C'est mon opinion. Je suis pour qu'on monte sur l'échafaud, pour que les têtes tombent, pour qu'il y ait un
comité de salut public, c'est clair. On n'a qu'à lire l'histoire des Montagnards d'Esquiros, celle de

Villiaumé, de M. Thiers même, qui couronne la grosse tête de Danton.. mais je ne veux pas qu'on s'arrête

en route. Il paraît que les Montagnards tombèrent parce qu'ils s'arrêtèrent en chemin. Le 9 Thermidor,

Robespierre fut vaincu parce qu'il ne monta pas à cheval...

Je vais apprendre à monter à cheval et je suis Montagnard. Les Girondins rêvaient une liberté aux yeux
bleus. J'ai les yeux noirs. Ils étaient d'Athènes, la Montagne était de Sparte. Je suis de Sparte au brouet

noir. C'était le brouet noir dans la maison Vingtras.

«Tu veux avoir un habit à revers, un chapeau à plumes, et une ceinture tricolore, m'a dit un gros qui
mange avec nous et qui n'a pas d'opinion, mais qui est tout de même - c'est drôle - très bon garçon et très

brave.

- Je suis prêt à me battre, je veux mourir, ai-je dit embarrassé et pensant que c'était réponse à tout.

- Je le crois, si tu n'avais pas cela, tu mériterais qu'on te gifle et te tue! Heureusement tu as le courage de
ton orgueil et l'héroïsme de ta bêtise. Tu n'es qu'un gamin qui se trompe, un petit cuistre qui s'égare: tu te

fera casser la tête au premier jour. Soit! Si on ne la fracasse pas tout entière, s'il en reste un morceau, ça

mettra du plomb dedans.»

Pourtant, je ne crois pas faire mal et je pense bien à affranchir le peuple au milieu de tout ça.

C'est vrai que j'aimerais bien un grand chapeau à plumes, un sabre au bout d'une ficelle et la large
ceinture tricolore. J'ai été si mal mis quand j'étais petit...

«Tu voudrais la vie des camps parce que c'est encore du bouzin, du grand bouzin, parce que tu
sors du collège, que tu n'aimais pas, mais que tu as la haine des pions, parce que tu as été battu, fouetté,

humilié, et que tu voudrais fouetter à ton tour. Tu as été fouetté dans les coins, tu voudrais fouetter

devant l'histoire. On te mettrait au séquestre; tu voudrais envoyer à Sinnamari, moutard qui crois que tu

songes à sauver le monde; tu veux faire payer tes pensums à l'humanité.»

11. Le comité des jeunes

On n'a pas de journal. Du moins, faudrait-il un Comité!

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