bibliotheq.net - littérature française
 

Jules Vallès - Le Bachelier

Trente sous!

Je prends mon courage à deux mains et ma malle par l'anse.

Mais une idée me vient.

«Est-ce que je ne pourrais pas la laisser ici? je viendrais la reprendre plus tard?

- Vous pouvez.. Je vais vous la pousser dans ce coin.. Fichtre! on ne la confondra pas avec une autre,
dit-il en regardant l'adresse. J'espère que vous avez pris vos précautions.»

C'est ma mère qui a cloué la carte sur mon bagage:

Cette malle, souvenir de famille, appartient à VINGTRAS (Jacques-Joseph-Athanase), né le jour de la
Saint-Barnabé, au Puy (Haute-Loire), fils de Monsieur Vingtras (Louis-Pierre-Antoine), professeur de

sixième, au collège royal de Nantes. Parti de cette ville, le 1er mars, pour Paris, par la dili- gence Laffitte

et Gail-lard, dans la Rotonde, place du coin. La ren- voyer, en cas d'acci-dent, à Nantes (Loire-

Inférieure), à l'adresse de M. Vingtras, père, quai de Richebourg, 2, au second, dans la mai- son de

Monsieur Jean Paussier, dit «Gros Ventouse». Veillez sur elle!

C'est arrangé comme une épitaphe de cimetière sur une croix de village. Le facteur me regarde de la tête
aux pieds, et moi je balbutie un mensonge:

«C'est ma grand-mère qui a fait cela. Vous savez, les bonnes femmes de village...»

Il me semble que je me sauve du ridicule, en attribuant l'épitaphe à une vieille paysanne.

«Elle a un serre-tête noir, et sa cotte en l'air par-derrière, je vois ça,» dit le facteur d'un air bon enfant.

S'il avait vu le chapeau jaune, avec oiseaux se becquetant, qui était la coiffure aimée de ma mère!.. ma
mère que je viens de renier...

Enfin, on a remisé la malle. - Je salue, tourne le bouton et m'en vais.

Me voilà dans Paris.

C'est ainsi que j'y entre.

Je débute bien! Que sera ma vie commencée sous une pareille étoile?

Je sors de la cour; je vais devant moi.. Des voitures de bouchers passent au galop; les chevaux ont les
naseaux comme du feu (on dit en province que c'est parce qu'on leur fait boire du sang); la ferblanterie

des voitures de laitier bondit sur le pavé; des ouvriers vont et viennent avec un morceau de pain et leurs

outils roulés dans leur blouse; quelques boutiques ouvrent l'oeil, des sacristains paraissent sur les

escaliers des églises, avec de grosses clefs à la main; des redingotes se montrent.

Paris s'éveille.

Paris est éveillé.

J'ai attendu huit heures en traînant dans les rues.

2. Matoussaint?

< page précédente | 6 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.