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Jules Vallès - Le Bachelier

encore aujourd'hui, je ne suis pas bien sûr, pour mon compte, de savoir exactement ce que c'est que la
philosophie de l'histoire. Je me la représente toujours sous la forme d'un homme assis en tailleur avec des

bottines tournées.

10. Mes colères

«Et toi, Vingtras, que feras-tu?

- Je ferai les Tombes révolutionnaires

L'idée m'est venue de visiter les cimetières où sont enterrés ceux qui sont morts pour le peuple. Je suis
parti de bonne heure souvent, pour aller réfléchir devant ces tombes de tribuns et de poètes.

J'ai rôdé autour des grilles, j'ai dérangé des veuves qui apportaient des bouquets.

Je ferai l'histoire de ces morts, je citerai les phrases gravées au couteau sur la pierre - en essayant de jeter
un éclair dans le noir de ces cimetières. Il y a des fleurs qui piquent de rouge l'herbe terne: je mettrai des

phrases rouges aussi.

«Ce Vingtras qui blague toujours, il choisit ce sujet là!...»

Je blague toujours - mais quand nous sommes entre nous, il ne servirait à rien d'avoir l'air de
croque-morts. Il faut être grave quand on parle au peuple.

On ne fait pas le journal, bien entendu.

On aurait un imprimeur qu'on ne le ferait pas davantage. Tout le monde veut écrire le Premier
Paris, avoir les plus grosses lettres, et un titre très noir dans une masse de blanc. Il n'y aurait que des

grosses lettres et des titres énormes. Pas de place pour les articles!

Puis on se battrait deux jours après.

Je serais accusé sûrement de baver sur les tombeaux; car il y a des morts que je jugerais à
l'égyptienne
et dont je souffletterais le crâne.

Quelques phrases de Matoussaint m'ont fait personnellement bondir; je n'oublie pas que c'est lui qui a dit,
à propos de Renoul caressé par Béranger: «_Bercé sur les genoux de cette tête vénérée.»

Mais est-ce que nous saurions faire un article tout du long? - Des vers, oui, - un article, je ne crois pas!

J'ai bien vu, quand j'ai commencé mes Tombes révolutionnaires. - Je répétais toujours la même
chose, et toujours en appelant les morts: «_Sortez, venez, rentrez, entendez-vous! Ô toi, ô vous!» Et

j'avais mis du latin et cherché en cachette dans les discours de 93...

Sparte, Rome, Athènes.. J'en plaisantais au collège et je trouvais que c'était inutile, bête, les républiques
anciennes, grecques, romaines!.. Lycurgue, Solon, Fabricius, et tous les sages, et tous les consuls!.. Je

vois à quoi cela sert maintenant. On ne peut pas écrire pour les journaux républicains sans connaître à

fond son Plutarque. Est-ce qu'il y a une seule page des nôtres, de nos écrivains jacobins, où il ne soit pas

question d'Hannibal, de Fabricius, d'Aristogiton, de Coriolan, de Cléon, des Grecs? On ne peut pas s'en

passer. Ce serait une impolitesse à faire aux hommes de 93 que de ne pas leur dire qu'ils ressemblent aux

grands hommes de nos livres de classe.

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