bibliotheq.net - littérature française
 

Jules Vallès - Le Bachelier

père Vingtras pour le coup de poing, autant je suis humble et routinier avec les camarades.

J'ai nommé Matoussaint le chef de notre clan - et, sans être enthousiaste de lui, tout en le blaguant à part
moi, je le suis comme un séide. J'ai lu qu'il fallait s'entendre, être un cénacle. Je l'ai lu

dans Mürger comme dans Dumas, et j'ai accepté le rôle de Porthos des Mousquetaires, presque le

rôle de Baptiste dans la Vie de Bohème: parce que je suis nouveau, parce que mon enfance n'a

rien vu, parce que je me sens gauche et ignorant, non pas comme un provincial, mais comme un

prisonnier évadé, comme un martyrisé qui étire ses membres.

J'ai pris parti derrière Matoussaint et les autres, dans la grande guerre entre calicots et étudiants.
Il paraît qu'il faut tomber sur les calicots, que les calicots sont des bourgeois et des réac, -

et je tombe dessus. Je dépense là mon énergie, et je mets ma gloire à passer pour l'hercule de la bande.

Je ne fais rien: paresse dont je rends mon éducation responsable! Il faut que je batte l'air de mes bras
quelque temps encore, avant de pouvoir enfiler mon vrai chemin et appliquer au travail ma tête trop

calottée.

Je ne fais rien, - pardon! je gagne dix sous cinq fois par semaine. Je donne une leçon à un fils de portier.
J'ai ainsi, avec mes quarante francs mensuels, douze francs cinquante centimes par semaine. Je ne

dépense pas un radis de plus!

5. L'habit vert

Un camarade m'a conduit dans une crémerie où se trouve une fille dont tout un cénacle est amoureux.

Elle est, en effet, bien jolie, cette brune à tête de juive, et je n'ai jamais éprouvé, à côté de femme de
professeur ou de grisette, une impression pareille à celle que m'a donnée le froissement de sa jupe. Puis

elle me regarde d'un oeil si gai, avec un sourire qui montre de si belles dents blanches!

Elle me regarde encore, toujours - avec une persistance qui commence à me flatter.

Ai-je le charme, décidément? Elle rit. - Voilà qu'elle éclate!

«Pardon, monsieur, oh! je vous demande bien pardon; c'est que vous avez l'air si drôle avec votre habit
vert et votre gilet jaune!»

Et elle repart d'un rire fou qui lui fait venir les larmes aux yeux et serrer les genoux.

Moi, je ressemble à une poupée de coiffeur, à une figure mécanique. Je me retourne sur ma chaise, du
mouvement d'un empalé qui peut encore rouler les yeux, mais en est aux derniers frémissements.. Je fais

aller mes prunelles à droite, à gauche, une, deux, - sans oser les fixer sur rien ni sur personne.. Il me

passe dans le cerveau l'idée que je suis un jeu de foire, où l'on envoie des palets, une boule, et j'ai l'air de

dire: Visez dans le mille.

Enfin, la gaieté de la demoiselle s'est calmée, et elle vient me retirer de ma chaise comme on désempale
un mannequin qui garde, un moment encore, quelque chose de raide et de presque indécent.

«Vous ne m'en voulez pas trop, n'est-ce pas? C'était plus fort que moi.»

Elle met un peu de honte joyeuse dans sa voix, et, me prenant les doigts dans les siens:

«Une poignée de main, une bonne poignée de main pour me prouver que vous n'êtes pas fâché...»

< page précédente | 27 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.