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Jules Vallès - Le Bachelier

Je verrais aussi ces cousines, qui logèrent dans le cadre rouillé de mon enfance le pastel d'or d'un jour
d'été.

Quand je retournai là-bas pour le projet de mariage avec cette mépriseuse de pauvres, je comptais me
gorger des odeurs du pays, boire - à m'en soûler - aux sources perdues dans l'herbe, je comptais mâcher

des feuilles, embrasser des chênes, donner ma peau à cuire au soleil!

Je partis sans avoir touché la main de Marguerite, la belle cousine, sans avoir cassé une motte de terre
avec le museau de mes bottines de Paris!

Et depuis j'ai vécu, dans les bibliothèques, les garnis, les coins sales!

Je n'ai jamais pu sortir de ma bourse un jour de bonheur à travers les champs, avec ma jeunesse chantant
dans ma tête ou la jeunesse d'une autre sautant à mon bras! moi qui ai tant de parfums dans mes

souvenirs, et qui entends rouler tant de sang dans mes veines!

J'ai besoin de rafraîchir ma vie.

Il me faudrait trois cents francs pour aller au Puy!

«Je vous les avance, m'a dit un garçon, si vous me promettez, au retour, de passer ma version de bachot
pour moi.»

Mais c'est un faux! Si je suis pris, c'est la prison.

«Dites-vous oui, dites-vous non?

- Je ne dis pas non.. je vous demande jusqu'à demain.»

J'allais céder, bien sûr, céder pour le grand air et le vin pur, pour le baiser sur le front de la mère, pour les
cousines à embrasser à pleines lèvres! J'aurais joué contre trois ans de centrale, quinze jours de bonheur,

de vagabondage dans les vergers et dans les bois!

La mort est arrivée, qui m'a barré le chemin de Clairvaux.

33. Je me rends

Une lettre à mon adresse m'attendait dans mon garni.

Elle est du vieux professeur qui m'avait annoncé la séparation entre mon père et ma mère.

J'apprends aujourd'hui que la séparation est éternelle!

Mon père est mort, - mort du coeur.

Il est mort dans les bras d'une étrangère, celle qu'il avait emmenée avec lui. Elle est restée, me dit la
lettre, jusqu'au dernier moment à ses côtés; mais, dès qu'on a pu redouter un malheur, prise de remords

ou ayant peur du cadavre, elle a fait prévenir du danger celle dont elle avait, par amour, volé la place. Ma

mère a pu arriver à temps pour ensevelir celui que depuis longtemps elle pleurait vivant.

Il faut que je parte moi-même, sur-le-champ, dans une heure, si je veux arriver avant qu'on l'enterre.

Au chemin de fer, en débarquant, j'ai croisé une femme qui, sans être en deuil, avait un crêpe noir. On la

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