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Jules Vallès - Le Bachelier

«C'est moi qui suis coupable d'avoir pu croire qu'un garçon lettré et d'imagination pouvait se rompre à la
méthode et à l'argot commercial. Jamais vous n'aurez ce qu'il faut. Vous avez autre chose, mais ce serait

folie de rester ici. Ne pensez plus au commerce, croyez-moi, et cherchez une voie plus en rapport avec

votre intelligence et votre éducation.»

J'ai traversé la cour entre les deux rangées d'établis logés contre les vitres sur la longueur des ateliers.

Un apprenti qui avait entendu la scène avait porté la nouvelle de ma déconfiture.

C'était triste de passer sous le feu de cette pitié!

Mon intelligence - mon éducation!

Comment devient-on bête? Comment oublie-t-on ce qu'on a appris? Que quelqu'un me le dise bien vite!
Criez-le-moi, vous qui n'avez pas fait vos classes et qui gagnez le pain quotidien!

30. Sous l'Odéon

Je n'ai pas vu un seul de mes anciens camarades depuis que je cours après les places de commerce. Ils ne
pourraient m'aider à rien.

Puis ils me blagueraient!

«Vingtras qui se fait calicot!»

J'ai couru après Legrand.

«Notre vie isolée est bien triste. Veux-tu que nous restions ensemble?»

Il a sauté sur l'idée.

C'est entendu, nous n'aurons qu'un toit, nous n'aurons qu'un feu et qu'une chandelle. Ce sera moins cher,
puis on se serrera contre la famine. Et nous avons loué rue de l'École-de-Médecine une chambre meublée

à deux lits.

C'est sombre, c'est triste, ça donne sur un mur plein de lézardes, noir de suie, vieux, pourri. C'est
au-dessus d'une cour où un loup se suiciderait.

Nous vivons comme des héros, nous menons une existence de puritains; nous ne sommes pas allés au
café trois fois en six mois, mais nous n'avons pas non plus fait un pas, placé une ligne, pas gagné dix

sous à nous deux! Nous avons lu quelques livres loués dans un cabinet de lecture à trois francs par mois.

On ne nous a pas demandé de dépôt, parce qu'on nous a vus depuis une éternité dans le quartier.

«Je vous connais bien de dessous l'Odéon», adit mademoiselle Boudin, qui tient le cabinet de la
rue Casimir-Delavigne.

On peut nous connaître! L'Odéon, c'est notre club et notre asile! on a l'air d'hommes de lettres à
bouquiner par là, et on est en même temps à l'abri de la pluie. Nous y venons quand nous sommes las du

silence ou de l'odeur de notre taudis!

Je me suis bien promené dans ces couloirs de pierre la valeur de quatre années pleines; j'ai certainement
fait, si l'on compte les pas, en allant et en revenant, au moins trois fois le tour du monde. On peut

additionner, du reste.

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