bibliotheq.net - littérature française
 

Jules Vallès - Le Bachelier

qu'égorgeaient les augures. Il en est resté, dans ma pensée et mon livre, ce jour-là, une odeur de chapon
et comme un parfum d'oignon sacré. (La tête dans la main.) Ceci prouve bien que j'ai une âme...

27. Hasards de la fourchette

Des gens qui travaillent pour un grand dictionnaire en cours de publication, sont devenus mes amis de
bibliothèque.

Ils sont une bande qui vivent sur ce dictionnaire, qui y vivent comme des naufragés sur un radeau - en se
disputant le vin et le biscuit - les yeux féroces, la folie de la faim au coeur. C'est épouvantable, ce

spectacle!

Un contremaître à mine basse est chargé de distribuer l'ouvrage. - La plupart se tiennent vis-à-vis de lui
dans l'attitude des sauvages devant les idoles et lèchent ses bottes ressemelées.

Il y a eu deux ou trois fausses joies. On a cru voir - non pas une voile à l'horizon - mais le requin de la
mort qui venait manger un des travailleurs.

Un de moins! c'était des mots qui revenaient aux autres après l'enterrement - le quart d'une
lettre
qu'avaient à se partager les survivants - une ration qui augmentait le repas de chacun, une
goutte de sang à boire, un morceau de chair à dévorer... - Vains espoirs!.. Il faut en avoir vu de dures

pour descendre jusqu'au Dictionnaire, et quand on en est là, c'est qu'on n'a pas envie de mourir. Celui

qu'on croyait mener au cimetière y a échappé. Il y a contre lui une sourde colère.

J'ai demandé s'il ne restait pas quelques bribes pour moi; les mots difficiles, répugnants...

Malheureux! - j'ai eu l'air d'un voleur, presque d'un traître.

J'ai dû vite affirmer que c'était pour rire - c'est à peine si l'on m'a cru, et chaque fois que j'entre dans le
bureau, il y a des regards en dessous et des chuchotements redoutables.

Inutile de songer à gagner un sou là. - Le radeau est plein, on dirait qu'on va tirer au sort à qui sera le
premier mangé.

Mais je me suis souvenu de cette ressource, un jour qu'on prononçait devant moi le nom d'un
grammairien célèbre, qui travaille à un autre Dictionnaire qu'on a surnommé La Concurrence.

Un camarade du quartier, qui connaît le fils de ce grammairien, a posé ma candidature. Elle est prise en
considération.

On me prie de venir.

J'ai assez de chance, je tombe souvent sur de braves gens.

J'ai affaire à un excellent homme, fort poli, point bégueule, qui me dit:

«J'ai justement besoin de quelqu'un, mais je ne suis pas riche. Je vous paierai peu, je ne vous paierai
même pas. Je vous ferai avoir une table d'hôte et une chambre. Je connais un gargotier et un logeur. - En

échange de ce crédit dont je répondrai, vous viendrez à neuf heures du matin et vous partirez à six heures

du soir - avec une heure pour le déjeuner. Mon fils vous indiquera votre travail. J'ai tout mâché depuis

quinze ans. Cependant, votre éducation pourra m'aider, et vous vivrez.. Vous n'avez pas d'autre

ressource?

< page précédente | 174 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.