bibliotheq.net - littérature française
 

Jules Vallès - Le Bachelier

Des vêtements de républicains modérés, que j'aurais fait fusiller si j'avais été vainqueur, et qui me
tiennent maintenant par là: ils me tiennent par le revers de leur paletot ou le fond de leur culotte.

Je parviens tout de même à être à peu près proprement vêtu, à force de me boutonner haut - parce que je
suis souple, que je puis me crisper pendant deux heures, et ne pas respirer beaucoup, comme si je voulais

faire passer le hoquet.

Mais c'est dur; il faut que je me surveille bien!

On n'aime pas mon caractère. «Drôle d'homme, nature si peu ouverte, trop boutonnée.» Voilà les
bruits qui se répandent. Mais je ne puis pas m'ouvrir, ni me déboutonner!

Je n'ai déjà plus personne qui veuille m'habiller, c'est trop long, - il me faudrait une femme de chambre,
tous les camarades y ont renoncé.

Les camarades!.. C'est tout feu au début, ça vous mettrait des épingles partout, si on les laissait faire;
puis, peu à peu, l'indifférence arrive - l'indifférence, la fatigue - je ne sais quoi! et ils ne sont plus là

quand on a besoin d'eux, - on ne les trouve plus pour remonter la boucle, replier le fond - ils sont loin, les

camarades!...

Il me faudrait un tailleur, même au prix d'un crime.

Je L'AURAI.

Je ne rêve plus que toilette! Je voudrais toujours maintenant avoir une culotte qui ne tire-bouchonne pas,
et qui ne me fasse pas mal entre les jambes.

Où cela me mènera-t-il?

N'ai-je pas le vertige? Icare, Icare, Masaniello, Masaniello!...

C'est Eudel qui, pour se débarrasser de mes emprunts de frusques, a préféré me présenter à son tailleur
M. Caumont.

Mais il m'a demandé l'épingle qui s'était mise en travers de mon avenir, en m'entrant dans la pelote.

«Je la vendrai à des Anglais, le jour où tu seras célèbre.

- Ce jour-là je te la rachèterai et la mettrai dans mon blason.»

23. High life

J'arrive chez M. Caumont que je trouve dans son salon avec sa femme.

Il m'accueille comme si j'avais quarante mille livres de rente. C'est la première fois que je suis si bien
reçu et qu'on est si poli avec moi.

Il me gêne presque.. Je me crois obligé de lui avouer ma pauvreté.

«M. Eudel vous a dit que je ne savais pas au juste quand je pourrais vous payer...»

M. Caumont a l'air étonné au possible.

J'insiste encore. «Ah! cela se gâte!...»

< page précédente | 134 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.