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Jules Vallès - L'Enfant

Le dîner est fini: il était temps! M. Laurier me renvoie, non sans mettre son binocle pour regarder les
dessins dont j'ai tigré mon pantalon bleu; le repas finit en queue de léopard.

7 heures et demie.

Je suis étendu tout habillé sur mon lit; un bout de lune perce les vitres; pas un bruit!

J'ai la tête qui me brûle, et il me semble qu'on m'a cassé le crâne d'un côté.

Je me souviens de tout: du pain qui manquait, du poisson qui nageait, du veau qui tétait...

Ça ne fait rien; je puis me rendre cette justice, que j'ai au moins conservé les belles manières. J'ai
souffert, mais je suis resté loin de la table, je n'ai pas eu l'air de mendier mon pain; j'ai été fidèle aux

leçons de ma mère.

9 heures.

Deux heures de sommeil; le mal de tête est parti. Si je voyais un veau dans la chambre, je sauterais par la
fenêtre; mais ce n'est pas probable, et je rêvasse en me déshabillant.

10 heures.

J'avais allumé la chandelle, et je lisais; mais la chandelle va finir, il n'en reste plus qu'un bout pour mes
parents quand ils rentreront.

Je monte dans ma soupente. Je couche dans une soupente à laquelle on arrive par une petite échelle; on y
étouffe en été, on y gèle en hiver; mais j'y suis libre, tout seul, et je l'aime, ce cabinet suspendu, où je

peux m'isoler, dont les murs de bois ont entendu tous les murmures de mes colères et de mes douleurs.

Minuit.

Je m'étais assoupi! - Je me suis réveillé brusquement!

Un bruit confus, des cris déchirants, - un surtout qui m'entre au coeur et me le fend comme un coup de
couteau. C'est la voix de ma mère...

Je saute au bas de l'échelle, en chemise; l'échelle n'était pas accrochée et je tombe avec fracas. Je me suis
presque fendu le genou sur le carreau.

C'est dans l'escalier que le drame se passe; entre ma mère qui est renversée sur la rampe, les yeux
hagards, et mon père qui la tire à lui, pâle, échevelée.

Je me jette en pleurant au milieu d'eux. Qu'y a-t-il?

Je veux crier.

«Non, non! fait mon père en me fermant la bouche, non!» - Il me brise presque les dents sous son poing.
- «Non, non!» - Il y a autant de colère que de terreur dans sa voix.

Je me penche sur ma mère évanouie; j'inonde sa face de mes larmes. C'est bon, il parait, des larmes
d'enfant qui tombent sur les fronts des mères! La mienne ouvre tout d'un coup les yeux, et me reconnaît,

elle dit: «Jacques! Jacques!» - Elle prend ma main dans sa main, et elle la presse. C'est la première fois

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