bibliotheq.net - littérature française
 

Jules Vallès - L'Enfant

- Non, m'sieu!

- Tu as faim?

- Oui, m'sieu!

- Tu veux manger?

- Non, m'sieu!»

Je croyais plus poli de dire non: ma mère m'avait bien recommandé de ne pas accepter tout de
suite, ça ne se faisait pas dans le monde. On ne va pas se jeter sur l'invitation comme un goulu, «tu

entends»; et elle prêchait d'exemple. Nous avions dîné quelquefois chez des parents d'élèves.

«Voulez-vous de la soupe, madame?

- Non, si, comme cela, très peu...

- Vous n'aimez pas le potage?

- Oh! si, je l'aime bien, mais je n'ai pas faim...

- Diable! pas faim, déjà!»

«Tu dois toujours en laisser un peu dans le fond.» Encore une recommandation qu'elle m'avait faite.

En laisser un peu dans le fond.

C'est ce que je fis pour le potage, au grand étonnement de l'économe, qui avait déjà trouvé que j'étais très
bête en disant que j'avais faim, mais que je ne voulais pas manger.

Mais moi, je sais qu'on doit obéir à sa mère - elle connaît les belles manières, ma mère, - j'en laisse dans
le fond, et je me fais prier.

L'économe m'offre du poisson. - Ah! mais non!

Je ne mange pas du poisson comme cela du premier coup, comme un paysan.

«Tu veux de la carpe?

- Non, M'sieu!

- Tu ne l'aimes pas?

- Si, M'sieu!»

Ma mère m'avait bien recommandé de tout aimer chez les autres; on avait l'air de faire fi des gens qui
vous invitent, si on n'aimait pas ce qu'ils vous servaient.

«Tu l'aimes? eh bien!»

L'économe me jette de la carpe comme à un niais, qui y goûtera s'il veut, qui la laissera s'il ne veut pas.

Je mange ma carpe - difficilement.

< page précédente | 92 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.