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Jules Vallès - L'Enfant

Mon oncle Joseph, mon tonton comme je dis, est un paysan qui s'est fait ouvrier. Il a vingt-cinq
ans, et il est fort comme un boeuf; il ressemble à un joueur d'orgue; la peau brune, de grands yeux, une

bouche large, de belles dents; la barbe très noire, un buisson de cheveux, un cou de matelot, des mains

énormes toutes couvertes de verrues, - ces fameuses verrues qu'il gratte pendant la prière!

Il est compagnon du devoir, il a une grande canne avec de longs rubans, et il m'emmène
quelquefois chez la Mère des menuisiers. On boit, on chante, on fait des tours de force; il me prend par la

ceinture, me jette en l'air, me rattrape et me jette encore. J'ai plaisir et peur! puis je grimpe sur les genoux

des compagnons; je touche à leurs mètres et à leurs compas, je goûte au vin qui me fait mal, je me cogne

au chef-d'oeuvre, je renverse des planches, et m'éborgne à leurs grands faux-cols, je m'égratigne à

leurs pendants d'oreilles. Ils ont des pendants d'oreilles.

«Jacques, est-ce que tu t'amuses mieux avec ces "messieurs de la bachellerie" qu'avec nous?

- Oh! mais non!»

Il appelle «messieurs de la bachellerie» les instituteurs, professeurs, maîtres de latinage ou de dessin, qui
viennent quelquefois à la maison et qui parlent du collège, tout le temps; ce jour-là, on m'ordonne

majestueusement de rester tranquille, on me défend de mettre mes coudes sur la table, je ne dois pas

remuer les jambes, et je mange le gras de ceux qui ne l'aiment pas! Je m'ennuie beaucoup avec ces

messieurs de la bachellerie, et je suis si heureux avec les menuisiers!

Je couche à côté de tonton Joseph, et il ne s'endort jamais sans m'avoir conté des histoires - il en sait tout
plein, - puis il bat la retraite avec ses mains sur son ventre. Le matin, il m'apprend à donner des coups de

poing, et il se fait tout petit pour me présenter sa grosse poitrine à frapper; j'essaie aussi le coup de pied,

et je tombe presque toujours.

Quand je me fais mal, je ne pleure pas, ma mère viendrait.

Il part le matin et revient le soir.

Comme j'attends après lui! Je compte les heures quand il est sur le point de rentrer.

Il m'emporte dans ses bras après la soupe, et il m'emmène jusqu'à ce qu'on se couche, dans son petit
atelier, qu'il a en bas, où il travaille à son compte, le soir, en chantant des chansons qui m'amusent, et en

me jetant tous les copeaux par la figure; c'est moi qui mouche la chandelle, et il me laisse mettre les

doigts dans son vernis.

Il vient quelquefois des camarades le voir et causer avec lui, les mains dans les poches, l'épaule contre la
porte. Ils me font des amitiés, et mon oncle est tout fier: «Il en sait déjà long, le gaillard - Jacques,

dis-nous ta fable!»

Un jour, l'oncle Joseph partit.

Ce fut une triste histoire!

Madame Garnier, la veuve de l'ivrogne qui s'est noyé dans sa cuve, avait une nièce qu'elle fit venir de
Bordeaux, lors de la catastrophe.

Une grande brune, avec des yeux énormes, des yeux noirs, tout noirs, et qui brûlent; elle les fait aller
comme je fais aller dans l'étude un miroir cassé, pour jeter des éclairs; ils roulent dans les coins,

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