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Jules Vallès - L'Enfant

de la voir trottiner, rigoler, coqueter, se pencher en arrière pour rire, tout en lissant ses cheveux d'un geste
un peu long et qui a l'air d'une caresse! Et elle vous a des façons de se trémousser qui paraissent

singulières à mon père lui-même, car il rougit, pâlit, perd la voix et renverse les chaises.

Drôle de petite femme! Elle a trois enfants.

Elle conduit et élève tout cela avec une activité fiévreuse, elle ne fait qu'aller, venir; habillant l'un,
savonnant l'autre, plantant une casquette sur cette binette, un bonnet sur ce bout de crâne, recousant les

culottes, repassant les robes, mouchant celui-ci, nettoyant celle-là. Toujours en l'air!

Le soir, elle sort un peignoir frais et fait un bout de musique devant un vieux piano à queue; à la fin de
chaque morceau, elle en arrache un boum grave du côté des notes graves et un hi flûté du

côté des notes minces. Boum, boum, hi hi...

«M. Vingtras, vous êtes triste comme un bonnet de nuit, c'est que vous ne vous êtes pas fait raser,
voyez-vous! Revenez demain en sortant de chez le coiffeur. Je vous embrasserai; vous me donnerez

l'étrenne de votre barbe.»

Et en même temps elle passe près de lui, met sa main sur sa main, le frôle avec sa jupe. Elle lui prend le
bras même et lui donne sa ceinture à presser.

«Valsons», dit-elle.

Et avançant, d'un air joyeux, ses petits pieds hardis, le buste rejeté en arrière, les cheveux flottants, elle
entraîne son cavalier; un ou deux tours dans la chambre trop étroite, - et elle va retomber, en riant, sur

une chaise qui crie, devant mon père qui ne dit rien.

Puis elle file du côté de la cuisine où l'on a entendu du bruit.

C'est la fillette qui est à terre; c'est le gamin qui a cassé une cruche; elle roule comme un tourbillon de
mousseline, s'engouffre, disparaît, revient, tapageuse et folle, serrant ses deux mains à plat entre ses

genoux, penchée pour mieux rire, et secouant sa jolie tête, en racontant quelque aventure salée arrivée à

un de ses rejetons.

Elle trouve encore moyen d'effleurer et de bousculer M. Vingtras en passant.

M. Brignolin est rarement là: c'est un savant. Il est associé dans une fabrique de produits chimiques, et il
a déjà inventé un tas de choses qui font bouillir ses fourneaux et sa marmite: il est toujours dans les

cornues
, et j'ai même remarqué que l'on riait quand on disait ce mot-là.

Il y a une cousine dans la maison: mademoiselle Miolan.

Elle a vingt ans: douce, complaisante et pâle, pâle comme la cire, et j'entends dire tout bas qu'elle va
bientôt mourir.

Madame Brignolin est pleine de bonté pour elle, nous l'aimons tous; nous jouons aux cartes et aux dés
sur ses genoux; elle nous fait des cocardes avec des bouts de rubans, - elle est si habile de ses doigts

maigres! Elle a dans une poche un portefeuille à coins de nacre, la seule chose qu'elle nous empêche de

toucher: «C'est là qu'est mon coeur», a-t-elle dit un jour, et l'on raconte qu'elle meurt d'un amour perdu.

Le jour où madame Brignolin contait cela, mon père était près d'elle. Ma mère était absente. Je tournai la

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