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Jules Vallès - L'Enfant
bouchon, tant elles sont piquées et moisies!
La fenêtre donne sur une cour, d'où monte une odeur de boue cuite.
Il n'y a que les rideaux de lit qui me plaisent, - ils suffisent à me distraire; on y voit des bonshommes, des chiens, des arbres, un cochon; ils sont peints en violet sur l'étoffe, c'est le même sujet répété cent fois. Mais je m'amuse à les regarder de tous les côtés, et je vois surtout toutes sortes de choses dans les rideaux de ma grand-tante, quand je mets ma tête entre mes jambes pour les regarder.
La chasse - c'est le sujet - me paraît de toutes les couleurs. Je crois bien! Le sang me descend à la figure; j'ai le cerveau comme un fond de barrique: c'est l'apoplexie! Je suis forcé de retirer ma tête par les cheveux pour me relever, et de la replacer droit comme une bouteille en vidange.
On fait des prières à tout bout de champ: Amen! Amen! avant la rave et après l'oeuf.
Les raves sont le fond du dîner qu'on m'offre quand je vais chez la béate; on m'en donne une crue et une cuite.
Je racle la crue, qui semble mousser sous le couteau, et a sur la langue un goût de noisette et un froid de neige.
Je mords avec moins de plaisir dans celle qui est cuite au feu de la chaufferette que la tante tient toujours entre les jambes, et qui est le meuble indispensable des béates. - Huit jambes de béates: quatre chaufferettes - qui servent de boîte à fil en été, et dont elles tournent la braise avec leur clef en hiver.
Il y a de temps en temps un oeuf.
On tire cet oeuf d'un sac, comme un numéro de loterie et on le met à la coque, le malheureux! C'est un véritable crime, un coquicide, car il y a toujours un petit poulet dedans.
Je mange ce foetus avec reconnaissance, car on m'a dit que tout le monde n'en mange pas, que j'ai le bénéfice d'une rareté, mais sans entrain, car je n'aime pas l'avorton en mouillettes et le poulet à la petite cuiller.
En hiver, les béates travaillent à la boule: elles plantent une chandelle entre quatre globes pleins d'eau, ce qui donne une lueur blanche, courte et dure, avec des reflets d'or.
En été, elles portent leurs chaises dans la rue sur le pas de la porte, et les carreaux vont leur train.
Avec ses bandeaux verts, ses rubans roses, ses épingles à tête de perle, avec les fils qui semblent des traînées de bave d'argent sur un bouquet, avec ses airs de corsage riche, ses fuseaux bavards, le carreau est un petit monde de vie et de gaieté.
Il faut l'entendre babiller sur les genoux des dentellières, dans les rues de béates, les jours chauds, au seuil des maisons muettes. Un tapage de ruche ou de ruisseau, dès qu'elles sont seulement cinq ou six à travailler, - puis quand midi sonne, le silence!...
Les doigts s'arrêtent, les lèvres bougent, on dit la courte prière de l'Angelus. Quand celle qui la dit a fini, tous répondent mélancoliquement: Amen! et les carreaux se remettent à bavarder...
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