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Jules Vallès - L'Enfant

Nous allons le soir au café; on est trois ou quatre anciens camarades; on joue sa demi-tasse, son petit
verre et l'on fait brûler son eau-de-vie! Cette fumée, cette odeur d'alcool, le bruit des billes, le saut des

bouchons, les gros rires, tout cela double mes sens et il me semble qu'il m'est poussé des moustaches et

que je soulèverais le billard!

On va en sortant au Fer-à-Cheval faire un tour - comme des rentiers! - On s'arrête en rond aux moments
intéressants, je marche quelquefois à reculons devant la bande.

Puis l'âge reprend le dessus.

«C'est toi qui l'es! Sauterais-tu ce banc à pieds joints? Lèverais-tu cette pierre à bras tendu?

- Je parie que je renverse Michelon.»

Je ne sais si je suis le plus fort, mais on le croit, tant j'y mets de volonté! J'aurais préféré vomir le sang
par la bouche que lâcher la pierre ou demander grâce à Michelon.

Je suis mon maître; je fais ce que je veux et même je suis un peu le chef, celui qu'on écoute et qui
a dit l'autre jour, quand un voyou nous a jeté une pierre: «Ne bougez pas, vous autres!» - J'ai attrapé le

voyou et je l'ai ramené en le tenant par la ceinture, et en le calottant jusque devant la bande. - «Demande

pardon!» Il était plus grand que moi.

Nous avons fait une partie de bateau: personne ne sait ramer, et nous avons failli nous noyer dix fois. Ah!
nous nous sommes bien amusés!

On m'avait voulu nommer capitaine.

«Des blagues! nommez Michelon; moi, je me couche.»

Et je me suis étendu dans le bateau, regardant le soleil qui me faisait cligner les yeux, et trempant mes
mains dans l'eau bleue...

Un oncle de je ne sais quelle branche court après moi dans le Martouret et ne prend que le temps d'aller
avertir mademoiselle Balandreau qu'il m'emmène dans sa carriole voir sa famille; il me renverra

après-demain.

«Filons, mon neveu. Hue! la Grise.»

C'est moi qui tiens les rênes en passant dans le faubourg. J'envoie de temps en temps un coup de fouet
inutile et j'ai l'air de jurer en frappant avec le manche: «Ah! carcan!»

Nous nous arrêtons au Cheval-Blanc pour le picotin à la Grise. Je saute de la carriole comme un clown et
je donne un clic-clac en l'air comme un maquignon.

L'oncle de je ne sais quelle branche est fier comme tout.

«C'est mon neveu!» dit-il à tout le monde dans l'hôtel.

Nous dînons les coudes sur la table, il me raconte (tout en mangeant des oeufs au vin, puis des oeufs au
lard, pour finir par une salade aux oeufs durs), il me raconte l'histoire de sa branche. Il a épousé ci, ça, il

est issu de germain, etc.

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