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Jules Vallès - L'Enfant

- Oui.

- Celle qui disait tant de mal de vous?

- C'est fini maintenant, je lui ai pardonné, - et j'aime cet enfant.»

Il n'était pas beau, mon oncle, il avait les yeux petits, le nez gros, des poils un peu partout, mais il était
bon.

Je savais qu'il sentait que j'étais malheureux chez nous et qu'en le quittant je perdais de la liberté et du
bonheur. Il était aussi triste que moi.

«Adieu, me dit-il en m'embrassant et en me donnant une poignée de main qui me fit encore plus de
plaisir que son embrassade. Tu trouveras quelque chose au fond de ta valise, n'en dis rien à ta mère.»

Il me tendit encore ses vieux doigts gris, fit un mouvement de tête et partit.

Oh! s'il eût été mon père, cet oncle au bon coeur!

Mais les prêtres ne peuvent être les pères de personne, il paraît: pourquoi donc?

J'avais envoyé une lettre à mademoiselle Balandreau lui annonçant mon arrivée, une lettre qu'elle a
montrée à tout le monde.

«Comme il écrit bien! voyez ces majuscules!»

Elle m'a préparé un lit dans un petit cabinet qui est à côté de sa chambre. C'est grand comme une carafe,
mais j'ai le droit de fermer ma porte, de jeter ma casquette sur mon lit et de planter mon paletot en disant

ouf! Je fais des gestes de célibataire, je range des papiers, je fredonne...

Qu'y a-t-il dans ma valise, dont m'a parlé mon oncle?

Dix francs!

Je puis les accepter de lui...

Me voilà riche tout d'un coup.

Le temps est superbe, et je descends dès neuf heures en ville, libre, et craquant du bonheur d'être libre; je
me sens gai, je me sens fort, je marche en battant la terre de mes talons et en avalant des yeux tout ce qui

passe la nue dans le ciel, le soldat dans la rue; je rôde à travers le marché, je longe la mairie, je vais au

Breuil flâner, les mains derrière le dos, en chassant quelque caillou du bout de mon soulier, comme le

receveur particulier qui marche devant moi et que j'imite un peu.

Il n'y a pas de devoirs, pas de pensums, ni père ni mère, personne, rien!

Il y a le tambour de ville qui s'arrête au coin du carrefour et amasse les gens; il y a les officiers à
épaulettes d'or que je frôle; j'ai le droit d'aller à tous les rassemblements.

Je me fais cirer mes souliers tous les matins par Moustache. Ah! mais!

Il m'a fallu seulement un mois de vacances avec la vache à conduire, les courses dans les champs, les
promenades seul, pour m'ouvrir les idées et le coeur!

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