|
Jules Vallès - L'Enfant
Et il me passe la main sur le dos, ce qui me dégoûte et me gêne.
«Et Maclou, le protestant, qu'est-ce que vous en faites? dit une voix.
- Il est maintenant au lac de Saint-Front.
- Avec le tas! C'est là qu'ils ont fait leur nid.
- Nid de vipères», siffle la tête de serpent.
Il y a donc des protestants! J'ai lu ce qu'on en dit dans la bibliothèque de Chaudeyrolles, et les protestants qu'on a brûlés, qu'on envoie en enfer, me semblent une race de damnés.
Je vais un jour jusqu'au lac Saint-Front, tout seul. C'est un grand voyage. Je pense tout le long du chemin à la Saint-Barthélemy, et je vois des croix rouges sur le ciel bleu.
Voici le lac avec une ou deux barques dans les roseaux, des cabanes perdues dans des champs tout autour.
On m'a dit d'aller vers la hutte à gauche, chez Jean Robanès; je n'ai qu'à dire que je suis le neveu du curé, on m'offrira du lait et on me montrera les protestants.
On m'accueille bien; «et quant aux protestants, me dit l'homme, il y en a un qui est justement là-bas, debout dans le sillon.»
Il a l'air dur et triste, - maigre, jaune, le menton pointu, - et raide comme une épée.
Est-ce que les gendarmes ne le surveillent pas? Lui parle-t-on? A-t-il un boulet? Je me rappelle bien que l'on punit tous les impies dans la Bible, et les livres de la bibliothèque les appellent des scélérats! J'en touche un mot à mon oncle, le soir; il me répond mal, et je commence à croire qu'il en est des protestants infâmes comme des bêtes qui parlent dans La Fontaine. Des farces tout ça!
Il faut partir.
Mon oncle a une tournée à faire, et je dois d'ailleurs bientôt rentrer à Saint-Étienne pour le collège.
Nous partons par le chemin que j'ai pris pour venir, mais j'ai cette fois un cheval doux, on m'a caleçonné, ouaté, et je me suis suifé d'avance. D'ailleurs, j'ai monté à cheval depuis un mois, je suis aguerri, et je trouve une joie bien vive à me retourner sur la selle pour dire adieu au paysage. Je donne un coup de talon pour avoir un temps de galop, je flatte la bête comme un vieil ami...
Mon oncle me quitte à la Croix de la Mission. Il me parle avec bonté.
«Travaille bien, dit-il.
- Vous écrirez à papa de me faire revenir l'année prochaine.
- Ton père! ce n'est pas ton père qui t'empêchera, mais peut-être ta mère; je ne suis pas bien avec ta mère, vois-tu!»
Je le sais. Dans les premiers jours de mon arrivée, j'ai entendu la servante parler dans la chambre.
«C'est le fils de madame Vingtras?
|