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Jules Vallès - L'Enfant

manuel; non qu'elle manque de rien, à vrai dire, mais elle est coquette, la tante Amélie!

Il faut entendre son petit grognement, voir son geste, suivre ses yeux, quand elle essaye une coiffe ou un
fichu. Elle a du goût: elle sait planter une rose au coin de son oreille morte, et trouver la couleur du ruban

qui ira le mieux à son corsage, près de son coeur qui veut parler...

Grand-tante Agnès.

On l'appelle la «béate[1]«.

Il y a tout un monde de vieilles filles qu'on appelle de ce nom-là.

«M'man, qu'est-ce que ça veut dire, une béate?»

Ma mère cherche une définition et n'en trouve pas; elle parle de consécration à la Vierge, de voeux
d'innocence.

«L'innocence. Ma grand-tante Agnès représente l'innocence? C'est fait comme cela, l'innocence!»

Elle a bien soixante-dix ans, et elle doit avoir les cheveux blancs; je n'en sais rien, personne n'en sait rien,
car elle a toujours un serre-tête noir qui lui colle comme du taffetas sur le crâne; elle a, par exemple, la

barbe grise, un bouquet de poils ici, une petite mèche qui frisotte par là, et de tous côtés des poireaux

comme des groseilles, qui ont l'air de bouillir sur sa figure.

Pour mieux dire, sa tête rappelle, par le haut, à cause du serre-tête noir, une pomme de terre brûlée et, par
le bas, une pomme de terre germée: j'en ai trouvé une gonflée, violette, l'autre matin, sous le fourneau,

qui ressemblait à grand-tante Agnès comme deux gouttes d'eau.

«Voeux d'innocence.»

Ma mère fait si bien, s'explique si mal, que je commence à croire que c'est malpropre d'être béate, et qu'il
leur manque quelque chose, ou qu'elles ont quelque chose de trop.

Béate?

Elles sont quatre «béates» qui demeurent ensemble - pas toutes avec des poireaux couleur de feu sur une
peau couleur de cendre, comme grand-tante Agnès, qui est coquette, mais toutes avec un brin de

moustache ou un bout de favoris, une noix de côtelette, et l'inévitable serre-tête, l'emplâtre noir!

On m'y envoie de temps en temps.

C'est au fond d'une rue déserte, où l'herbe pousse.

Grand-tante Agnès est ma marraine, et elle adore son filleul.

Elle veut me faire son héritier, me laisser ce qu'elle a, - pas son serre-tête, j'espère.

Il paraît qu'elle garde quelques vieux sous dans un vieux bas, et quand on parle d'une voisine chez qui
l'on a trouvé un sac d'écus dans le fond d'un pot à beurre, elle rit dans sa barbe.

Je ne m'amuse pas fort chez elle, en attendant qu'on trouve son pot à beurre!

Il fait noir dans cette grande pièce, espèce de grenier soutenu par des poutres qui ont l'air en vieux

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