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Jules Vallès - L'Enfant
«Il a gagné le lapin!»
C'est un bruit qui monte, la foule me regarde, on me prend pour un Suisse; quelqu'un dit que, dans ce pays-là, les enfants apprennent à tirer à trois ans et qu'à dix ans il y en a qui cassent des noisettes à vingt pas.
«Il faut lui donner le lapin!»
Le marchand n'avait pas l'air de se presser en effet, mais la foule approche, avance et va faire une gibelotte avec l'homme s'il ne donne pas le lapin qui est là et qui broute.
Je l'ai, je l'ai! Je le tiens par les oreilles et je l'emporte.
Il faut voir le monde qu'il y a! Le lapin fait des sauts terribles. Il va m'échapper tout à l'heure.
Comme dans toutes les luttes, chaque côté a ses partisans. Les uns tiennent pour le lapin, les autres pour le Suisse - c'est moi, le Suisse - et je sens toute la responsabilité qui pèse sur ma tête. Quelquefois l'animal fait un bond qui épouvante les miens. Je voudrais changer de main, le prendre par la queue de temps en temps. Je n'ose pas devant cette foule.
Je n'ai pas le courage de tourner la tête, mais je devine que les rangs se sont grossis.
On marque le pas.
Je suis en avant, à quelques pas de la colonne, seul comme un prophète ou un chef de bande...
On se demande sur la route ce que nous voulons, si c'est une idée religieuse ou une pensée sociale qui me pousse.
Si elle est pratique, on verra; - mais que je laisse là le lapin! - Est-ce un drapeau? - Il faut le dire alors.
Mes doigts sont crispés, les oreilles vont me rester dans la main. Le lapin fait un suprême effort...
Il m'échappe! Mais il tombe en aveugle dans ma culotte - une culotte de mon père, mal retapée, large du fond, étroite des jambes. - Il y reste.
On s'inquiète, on demande...
Les foules n'aiment pas qu'on se joue d'elles. On n'escamote pas ainsi son drapeau!
«_Le La-pin! Le La-pin!» sur l'air des Lampions.
Des gens se mettent aux fenêtres; les curieux arrivent.
Le lapin est toujours entre chair et étoffe, je le sens.
Oh! si je pouvais fuir! Je vais essayer. Un passage est là - je l'enfile...
On me cherche, mais je connais les coins.
Où aller? - Je tombe sur M. Laurier, l'économe. Je lui ai fait des commissions, j'ai porté des lettres à une dame. J'ai son secret, je suis prêt au chantage. - Il faut qu'il me sauve! Je lui dis tout.
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