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Jules Vallès - L'Enfant

- Je suis premier.

- Ah! c'est bien. Tu vois, quand tu travailles, comme tu peux avoir de bonnes places! Demain je te ferai
une bonne pachade.»

La pachade est une espèce de pâte pétrie avec des pommes de terre, un mortier jaune, sans beurre, que
ma mère m'a présenté comme un plat de luxe. Mais il n'est pas question de pachade! C'est une pièce de

vingt sous que je veux. On n'en parle pas. La question est si grave que je n'ose pas l'attaquer. Ma mère

fait l'affairée pour la pachade et me montre un oeuf tout crotté en me disant: «J'espère qu'il est gros!»

Des farces, tout cela. Et mes vingt sous, les ai-je gagnés, oui ou non? Est-ce qu'on me les a promis? Il
faut peut-être que je les lui demande. Pourquoi donc? Est-ce qu'elle a oublié?

Je vois bien à un peu de gêne, à cette coquetterie de l'oeuf, à la contrainte du sourire, je vois bien qu'elle
se souvient. Elle tient peut-être à garder son rang. C'est le fils qui doit rappeler à la mère ce qu'elle a

promis.

«Maman, et mes vingt sous?»

Elle ne me répond pas de suite; mais, venant à moi tout d'un coup, d'une voix qui n'est plus celle qu'elle
avait, espiègle et charmante, en montrant le gros oeuf crotté:

«Jacques, veux-tu faire crédit à ta mère?...»

Il y a dans l'accent toute la dignité d'une vaincue qui accepte son sort d'avance, mais demande une grâce
au vainqueur. Elle ne défend pas sa bourse, la voilà! - Les vingt sous sont sur la table - mais elle prie

qu'on lui laisse du temps.

Oui, ma mère, je vous fais crédit. Oh! gardez, gardez ces vingt sous, soit qu'ils doivent servir à réparer
une brèche, soit que vous vouliez les engager pour moi dans une entreprise, - et sans me rien dire, en

ayant l'air plutôt de mendier un pardon, vous joignez mon capital au vôtre, vous m'intéressez dans les

affaires, vous me faites l'associé de la maison! Merci!

Et elle s'entend en affaires, ma mère; elle sait comment on fait rapporter à l'argent; car elle m'a raconté,
bien souvent, qu'à quatre ans, elle pouvait déjà gagner sa vie.

Elle a commencé par acheter un pigeon avec sept sous qu'on lui avait donnés, parce qu'elle avait gardé
les oies. Elle a engraissé le pigeon et l'a revendu pour acheter un agneau qui sortait du ventre de la mère.

Elle a revendu cet agneau et s'est procuré un veau, toujours du même âge.

Dès qu'il y avait dans une écurie, une étable, un chenil, quelque bête en travail, on voyait accourir ma
mère qui attendait, curieuse des phénomènes de la nature, avec son argent tout prêt à déposer écus sur

bonde, monnaie sous ventre.

Je n'ai pas sa force, moi! J'aurais trois sous, je les entamerais et je ne penserais pas à acheter un lapereau
à la mamelle pour gagner avec l'argent un veau au débarqué.

Je crus bien une fois que j'allais avoir quarante sous à refuser au remplaçant et à donner aux chevaux de
bois. Il s'agissait encore d'être premier deux ou trois fois avant le bal du proviseur.

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