bibliotheq.net - littérature française
 

Jules Vallès - L'Enfant

C'est ta mère - comme le pélican blanc! Tu le finis, le gigot - à toi l'honneur!

«Décrotte l'os! ce n'est pas moi qui t'en empêcherai, va!»

Entends-tu, c'est ta mère qui te crie de ne pas avoir de scrupules, d'en prendre à ta faim, elle ne veut pas
borner ton appétit... «Tu es libre, il en reste encore, ne te gêne pas!»

Mais Dieu se reposa le septième jour! voilà huit fois que j'y reviens, j'ai un mouton qui bêle dans
l'estomac: grâce, pitié!

Non, pas de grâce, pas de pitié! Tu aimes le gigot, tu en auras.

«As-tu dit que tu l'aimais!

- Je l'ai dit, lundi...

- Et tu te contredis samedi! mets du vinaigre, - allons, la dernière bouchée! J'espère que tu t'es régalé?...»

C'est que c'est vrai! On achetait un gigot au commencement du mois, quand mon père touchait ses
appointements. Ils y goûtaient deux fois; je devais finir le reste - en salade, à la sauce, en hachis, en

boulettes; on faisait tout pour masquer cette lugubre monotonie; mais à la fin, je me sentais devenir

brebis, j'avais des bêlements et je pétaradais quand on faisait «prou, prou».

Le bain! - Ma mère en avait fait un supplice.

Heureusement elle ne m'emmenait avec elle, pour me récurer à fond, que tous les trois mois.

Elle me frottait à outrance, me faisait avaler, par tous les pores, de la soude et du suif, que pleurait un
savon de Marseille à deux sous le morceau, qui empestait comme une fabrique de chandelles. Elle m'en

fourrait partout, les yeux m'en piquaient pendant une semaine, et ma bouche en bavait...

J'ai bien détesté la propreté, grâce à ce savon de Marseille!

On me nettoyait hebdomadairement à la maison.

Tous les dimanches matin, j'avais l'air d'un veau. On m'avait fourbi le samedi; le dimanche on me passait
à la détrempe; ma mère me jetait des seaux d'eau, en me poursuivant comme Galatée, et je devais comme

Galatée - fuir pour être attrapé, mon beau Jacques! Je me vois encore dans le miroir de l'armoire, pudique

dans mon impudeur, courant sur le carreau qu'on lavait du même coup, nu comme un amour,

cul-de-lampe léger, ange du décrotté.

Il me manquait un citron entre les dents et du persil dans les narines, comme aux têtes de veau. J'avais
leur reflet bleuâtre, fade et mollasse; mais j'étais propre, par exemple!

Et les oreilles! ah! les oreilles! On tortillait un bout de serviette et on l'y entrait jusqu'au fond, comme on
enfonce un foret, comme on plante un tire-bouchon...

Le petit tortillon était enfoncé si vigoureusement que j'en avais les amygdales qui se gonflaient; le
tympan en saignait, j'étais sourd pour dix minutes, on aurait pu me mettre une pancarte.

La propreté avant tout, mon garçon!

Être propre et se tenir droit, tout est là.

< page précédente | 59 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.