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Jules Vallès - L'Enfant
«Il faut se forcer, criait ma mère. Tu le fais exprès, ajoutait-elle comme toujours.»
C'était le grand mot. «Tu le fais exprès!»
Elle fut courageuse heureusement: elle tint bon, et au bout de cinq ans, quand j'entrai en troisième, je pouvais manger du hachis aux oignons. Elle m'avait montré par là qu'on vient à bout de tout, que la volonté est la grande maîtresse.
Dès que je pus manger du hachis aux oignons sans être malade, elle n'en fit plus - à quoi bon? c'était aussi cher qu'autre chose et ça empoisonnait. Il suffisait que sa méthode eût triomphé, - et plus tard, dans la vie, quand une difficulté se levait devant moi, elle disait:
«Jacques, souviens-toi du hachis aux oignons. Pendant cinq ans tu l'as vomi et au bout de cinq ans tu pouvais le garder. Souviens-toi, Jacques!»
Et je me souvenais trop.
J'aimais les poireaux.
Que voulez-vous? - Je haïssais l'oignon, j'aimais les poireaux. On me les arrachait de la bouche, comme on arrache un pistolet des mains d'un criminel, comme on enlève la coupe de poison à un malheureux qui veut se suicider.
«Pourquoi ne pourrais-je pas en manger? demandai-je en pleurant.
- Parce que tu les aimes», répondait cette femme pleine de bon sens, et qui ne voulait pas que son fils eût de passions.
Tu mangeras de l'oignon, parce qu'il te fait mal, tu ne mangeras pas de poireaux, parce que tu les adores.
«Aimes-tu les lentilles?
- Je ne sais pas...»
Il était dangereux de s'engager, et je ne me prononçais plus qu'après réflexion, en ayant tout balancé.
Jacques, tu mens!
Tu dis que ta mère t'oblige à ne pas manger ce que tu aimes.
Tu aimes le gigot, Jacques.
Est-ce que ta mère t'en prive?
Ta mère en fait cuire un le dimanche. - On t'en donne.
Elle en reprend du froid le lundi. - T'en refuse-t-on?
On le fait revenir aux oignons le mardi - le jour des oignons, c'est sacré - tu en as deux portions au lieu d'une.
Et le mercredi, Jacques! qui est-ce qui se sacrifie, le mercredi, pour son fils? Le jeudi, qui est-ce qui laisse tout le gigot à son enfant? Qui? parle!
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