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Jules Vallès - L'Enfant
- Tu trouveras ton lit ce soir, si toutefois tu ne t'amuses pas à vagabonder.
- Je n'ai pas vagabondé...
- Comment ça s'appelle-t-il, coucher dehors? Il va donner tort à sa mère à présent! Allons, prends tes livres. Sais-tu tes leçons pour ce soir?»
Oh! l'île déserte, les bêtes féroces, les pluies éternelles, les tremblements de terre, la peau de bête, le parasol, le pas du sauvage, tous les naufrages, toutes les tempêtes, des cannibales, - mais pas les leçons pour ce soir!
Je grelottai tout le jour. Mais je n'étais plus seul; j'avais pour amis Crusoé et Vendredi. À partir de ce moment, il y eut dans mon imagination un coin bleu, dans la prose de ma vie d'enfant battu la poésie des rêves, et mon coeur mit à la voile pour les pays où l'on souffre, où l'on travaille, mais où l'on est libre.
Que de fois j'ai lu et relu ce Robinson!
Je m'occupai de savoir à qui il appartenait; il était à un élève de quatrième qui en cachait bien d'autres dans son pupitre; il avait le Robinson suisse, les Contes du Chanoine Schmidt, la Vie de Cartouche, avec des gravures.
Ici se place un acte de ma vie que je pourrais cacher. Mais non! Je livre aujourd'hui, aujourd'hui seulement, mon secret, comme un mourant fait appeler le procureur général et lui confie l'histoire d'un crime. Il m'est pénible de faire cette confession, mais je le dois à l'honneur de ma famille, au respect de la vérité, à la Banque de France, à moi-même.
J'ai été faussaire! La peur du bagne, la crainte de désespérer des parents qui m'adoraient, on le sait, mirent sur mon front de faussaire un masque impénétrable et que nulle main n'a réussi à arracher.
Je me dénonce moi-même, et je vais dire dans quelle circonstance je commis ce faux, comment je fus amené à cette honte, et avec quel cynisme j'entrai dans la voie du déshonneur.
Des gravures! la Vie de Cartouche, les Contes du Chanoine Schmidt, les aventures du Robinson suisse!... un de mes camarades - treize ans et les cheveux rouges - était là qui les possédait...
Il mit à s'en dessaisir des conditions infâmes; je les acceptai... Je me rappelle même que je n'hésitai pas.
Voici quelles furent les bases de cet odieux marché.
On donnait au collège de Saint-Étienne, comme partout, des exemptions. Mon père avait le droit d'en distribuer ailleurs que dans sa classe, parce qu'il faisait tous les quinze jours une surveillance dans quelque étude; il allait dans chacune à tour de rôle, et il pouvait infliger des punitions ou délivrer des récompenses. Le garçon qui avait les livres à gravures consentit à me les prêter, si je voulais lui procurer des exemptions.
Mes cheveux ne se dressèrent pas sur ma tête.
«Tu sais faire le paraphe de ton père?»
Mes mains ne me tombèrent pas des bras, ma langue ne se sécha pas dans ma bouche.
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