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Jules Vallès - L'Enfant

CRUSOÉ.

Il est nuit.

Je m'en aperçois tout d'un coup. Combien y a-t-il de temps que je suis dans ce livre? - quelle heure est-il?

Je ne sais pas, mais voyons si je puis lire encore! Je frotte mes yeux, je tends mon regard, les
lettres s'effacent, les lignes se mêlent, je saisis encore le coin d'un mot, puis plus rien.

J'ai le cou brisé, la nuque qui me fait mal, la poitrine creuse; je suis resté penché sur les chapitres sans
lever la tête, sans entendre rien, dévoré par la curiosité, collé aux flancs de Robinson, pris d'une émotion

immense, remué jusqu'au fond de la cervelle et jusqu'au fond du coeur; et en ce moment où la lune

montre là-bas un bout de corne, je fais passer dans le ciel tous les oiseaux de l'île, et je vois se profiler la

tête longue d'un peuplier comme le mât du navire de Crusoé! Je peuple l'espace vide de mes pensées, tout

comme il peuplait l'horizon de ses craintes; debout contre cette fenêtre, je rêve à l'éternelle solitude et je

me demande où je ferai pousser du pain...

La faim me vient: j'ai très faim.

Vais-je être réduit à manger ces rats que j'entends dans la cale de l'étude? Comment faire du feu? J'ai soif
aussi. Pas de bananes! Ah! lui, il avait des limons frais! Justement j'adore la limonade!

Clic, clac! on farfouille dans la serrure.

Est-ce Vendredi? Sont-ce des sauvages?

C'est le petit pion qui s'est souvenu, en se levant, qu'il m'avait oublié, et qui vient voir si j'ai été
dévoré par les rats, ou si c'est moi qui les ai mangés.

Il a l'air un peu embarrassé, le pauvre homme! - Il me retrouve gelé, moulu, les cheveux secs, la main
fiévreuse; il s'excuse de son mieux et m'entraîne dans sa chambre, où il me dit d'allumer un bon feu et de

me réchauffer.

Il a du thon mariné dans une timbale «et peut-être bien une goutte de je ne sais quoi, par là dans un coin,
qu'un ami a laissée il y a deux mois».

C'est une topette d'eau-de-vie, son péché mignon, sa marotte humide, son dada jaune.

Il est forcé de repartir, de rejoindre sa division. Il me laisse seul, seul avec du thon, - poisson d'Océan, -
la goutte - salut du matelot - et du feu, - phare des naufragés.

Je me rejette dans le livre que j'avais caché entre ma chemise et ma peau, et je le dévore - avec un peu de
thon, des larmes de cognac - devant la flamme de la cheminée.

Il me semble que je suis dans une cabine ou une cabane, et qu'il y a dix ans que j'ai quitté le collège; j'ai
peut-être les cheveux gris, en tout cas le teint hâlé. - Que sont devenus mes vieux parents? Ils sont morts

sans avoir eu la joie d'embrasser leur enfant perdu? (C'était l'occasion pourtant, puisqu'ils ne

l'embrassaient jamais auparavant.) Ô ma mère! ma mère!

Je dis: «ô ma mère!» sans y penser beaucoup, c'est pour faire comme dans les livres.

Et j'ajoute: «Quand vous reverrai-je? Vous revoir et mourir!»

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