bibliotheq.net - littérature française
 

Jules Vallès - L'Enfant

J'étais dans sa classe.

Jamais je n'ai senti une infection pareille. Cette classe était près des latrines, et ces latrines étaient les
latrines des petits!

Pendant une année j'ai avalé cet air empesté. On m'avait mis près de la porte parce que c'était la plus
mauvaise place, et en ma qualité de fils de professeur, je devais être à l'avant-garde, au poste du sacrifice,

au lieu du danger...

À côté de moi, un petit bonhomme qui est devenu un haut personnage, un grand préfet, et qui à cette
époque-là était un affreux garnement, fort drôle du reste, et pas mauvais compagnon.

Il faut bien qu'il ait été vraiment un bon garçon, pour que je ne lui aie pas gardé rancune de deux ou trois
brûlées que mon père m'administra, parce qu'on avait entendu de notre côté un bruit comique, ou qu'il

était parti d'entre nos souliers une fusée d'encre. C'était mon voisin qui s'en payait.

Chaque fois que je le voyais préparer une farce, je tremblais; car s'il ne se dénonçait pas lui-même par
quelque imprudence, et si sa culpabilité ne sautait pas aux yeux, c'était moi qui la gobais; c'est-à-dire que

mon père descendait tranquillement de sa chaire et venait me tirer les oreilles, et me donner un ou deux

coups de pied, quelquefois trois.

Il fallait qu'il prouvât qu'il ne favorisait pas son fils, qu'il n'avait pas de préférence. Il me favorisait de
roulées magistrales et il m'accordait la préférence pour les coups de pied au derrière.

Souffrait-il d'être obligé de taper ainsi sur son rejeton?

Peut-être bien, mais mon voisin, le farceur, était fils d'une autorité. - L'accabler de pensums, lui tirer les
oreilles, c'était se mettre mal avec la maman, une grande coquette qui arrivait au parloir avec une longue

robe de soie qui criait, et des gants à trois boutons, frais comme du beurre.

Pour se mettre à l'aise, mon père feignait de croire que j'étais le coupable, quand il savait bien que c'était
l'autre.

Je n'en voulais pas à mon père, ma foi non! je croyais, je sentais que ma peau lui était utile pour son
commerce, son genre d'exercice, sa situation, - et j'offrais ma peau. - Vas-y, papa!

Je tenais tant bien que mal ma place (empoisonnée) dans ce milieu de moutards malins, tout disposés à
faire souffrir le fils du professeur de la haine qu'ils portaient naturellement à son père.

Ces roulées publiques me rendaient service; on ne me regardait pas comme un ennemi, on m'aurait plaint
plutôt, si les enfants savaient plaindre!

Mon apparence d'insensibilité d'ailleurs ne portait pas à la pitié; je me garais des horions tant bien que
mal et pour la forme; mais quand c'était fini, on ne voyait pas trace de peur ou de douleur sur ma figure.

Je n'étais de la sorte ni un patiras ni un pestiféré; on ne me fuyait pas, on me traitait comme un

camarade moins chançard qu'un autre et meilleur que beaucoup, puisque jamais je ne répondais: «Ça

n'est pas moi.» Puis j'étais fort, les luttes avec Pierrouni m'avaient aguerri, j'avais du moignon,

comme on disait en raidissant son bras et faisant gonfler son bout de biceps. Je m'étais battu, - j'y

avais fait
avec Rosée qui était le plus fort de la cour des petits. On appelait cela y faire.
«Veux-tu y faire, en sortant de classe?»

< page précédente | 51 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.