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Jules Vallès - L'Enfant

Elle voulait que son Jacques ne frayât plus avec les savetiers, mais elle ne voulait pas perdre un auditoire.

Mon aventure de mardi gras lui permit de basculer la situation, de ménager la chèvre et le chou.

Elle m'infligea comme punition de ne plus y retourner; elle ne se brouilla point pourtant.

«Il faut punir Jacques, n'est-ce pas? Il faut le punir, mais il a déjà assez souffert, le pauvre enfant.

- Oh oui, dit la mère Fabre qui pensait qu'une approbation - même de savetière - , ferait pencher la
balance du côté du pardon.

- Aussi je ne veux pas le battre.»

J'entendais la conversation, non pas que je l'écoutasse, mais j'étais derrière la porte; ma mère le savait et
voulait peut-être que je l'entendisse. C'était la première sortie: j'étais encore assez faible, mal recousu,

nourri depuis quinze jours de bouillon un peu pâle; ma mère savait que trop de suc fait plus de mal que

de bien, et qu'on grise les veines avec du jus de vache comme avec du jus de raisin - car c'était de la

vache. - «C'est plus tendre, disait-elle, la vache pour les enfants, le boeuf pour les grandes personnes.»

J'étais donc soutenu seulement par un peu de vache détrempée; j'avais encore le détraquement de la
chute, et ma tête me semblait vide comme un globe: il me restait peu de sang; ce qui en restait fit un tour,

monta vers les joues creuses, et je les sentais qui brûlaient.

«On ne voulait pas me battre!»

On voulait faire plus.

«Je ne veux pas le battre, reprit ma mère, mais comme je sais qu'il se plaît bien avec vos fils je
l'empêcherai de les voir; ce sera une bonne correction.»

Les Fabre ne répondaient rien, - les pauvres gens ne se croyaient pas le droit de discuter les résolutions
de la femme d'un professeur de collège, et ils étaient au contraire tout confus de l'honneur qu'on faisait à

leurs gamins, en ayant l'air de dire qu'ils étaient la compagnie que Jacques, qui apprenait le latin,

préférait.

Je compris leur silence, et je compris aussi que ma mère avait deviné où il fallait me frapper, ce qui
faisait mal à mon âme. J'ai quelquefois pleuré étant petit; on a rencontré, on rencontrera des larmes sur

plus d'une page, mais je ne sais pourquoi je me souviens avec une particulière amertume du chagrin que

j'eus ce jour-là. Il me sembla que ma mère commettait une cruauté, était méchante.

Tout malade encore, presque estropié, enfermé depuis des semaines dans une chambre avec la souffrance
et la fièvre, j'avais besoin de causer à des enfants comme moi, de leur demander des nouvelles, et de leur

raconter mon histoire.

Ils avaient eu l'air bon comme tout, en venant à moi dans l'escalier, et m'avaient dit avec affection:
«Comme tu es pâle!...» Il y avait dans leur voix de l'émotion, presque de l'amitié. Braves petits garçons,

saine nichée de savetiers, marmaille au bon coeur! Je les aimais bien. Ma mère aurait mieux faire de me

battre et de me laisser les revoir quand mon bras fut guéri.

11. Le lycée

Mon père était donc professeur de septième, professeur élémentaire, comme on disait alors.

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