|
Jules Vallès - L'Enfant
Que faire?
J'ai entendu dire que pour les cessations de feu on arborait le drapeau blanc; j'ai mon mouchoir, - il est bleu. - Se retirer? Je le puis peut-être, la place est déserte, en filant à gauche...
Je prends ma course.
Qu'ai-je donc? Je suis tombé. On m'entoure. J'ai le bras cassé.
M. Dropal, le médecin passe, on l'arrête. Que va-t-il dire?
Si par hasard ce n'était rien, que deviendrais-je?
Comment oser rentrer devant ma mère. Et les lapidés, que me feront-ils?
Le médecin hoche la tête avec un «ah!» qui est triste. Je fais l'évanoui pour mieux l'entendre.
«C'est grave, c'est grave!»
Dieu soit loué! Qu'on aille vite dire à ma mère que c'est grave, pour qu'elle ne pense pas à me gronder et à me rosser!
C'était grave; je ne pouvais pas dire un mot. Plus de chance que je ne méritais: on dit que j'ai la langue coupée! Comme c'est commode! pas d'explication à donner; je serai malade pendant longtemps probablement, et tout sera apaisé quand je serai guéri.
Je restai longtemps sans pouvoir parler, mais je ne parlai point dès que je le pus.
Je voyais bien qu'à mesure que je guérissais, ma mère faisait des additions.
«Déjà pour deux francs de diachylum[2]!»
Brave femme qui voulait l'économie dans son ménage, et n'oubliait jamais les lois d'ordre, qui sont seules le salut des familles, et sans lesquelles on finit par l'hôpital et l'échafaud.
Moi, je me désolais à l'idée que j'allais guérir!
J'appréhendais le moment où je serais à point pour être corrigé, quoique je n'eusse pas besoin d'une roulée pour n'avoir pas envie de recommencer; je ne me sentais pas la moindre inclination pour un nouveau siège, une nouvelle chute, un flot si terrible d'émotions. J'aurais voulu que ma mère le sût, que mon père le comprît, et l'on ne m'aurait peut-être pas frappé.
On ne me frappa pas - on fit pire.
On savait que je m'amusais chez les Fabre, on me punit par là.
Au surplus, il y avait longtemps que ma mère était jalouse et honteuse; elle souffrait de me voir traîner dans un monde de cordonniers, et depuis quelques semaines elle nourrissait le projet de m'en détacher.
Seulement elle était bavarde, la mère Vingtras, et on l'écoutait chez les Fabre. Avec leur bonhomie, ils croyaient peut-être qu'elle leur était supérieure, cette dame à chapeau; en tout cas, ils lui prêtaient une oreille complaisante, et l'on écartait la poix et la colle avec politesse quand elle venait me chercher.
|