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Jules Vallès - L'Enfant

qu'ils recevaient, ils l'allaient boire, que mieux valait jeter un sou dans la rivière, qu'au moins il ne roulait
pas au cabaret. Je n'ai jamais pu cependant voir un homme demander un sou pour acheter du pain, sans

qu'il me tombât du chagrin sur le coeur, comme un poids.

Mais comment cela se fait-il cependant?

Madame Vincent était contente quand son fils tirait un des sous de sa petite bourse pour le mettre dans la
main d'un malheureux. Elle embrassait Ernest et disait: «Il a bon coeur!»

Madame Vincent voulait donc le malheur de son fils? Elle l'aimait pourtant, sans cela elle l'aurait donné à
l'homme au burnous blanc.

Ah! elles me troublaient un peu, les braves femmes, la mère Vincent et la mère Fabre! Heureusement
cela ne durait pas et ne tenait pas une minute quand j'y réfléchissais.

Elles n'osaient pas battre leur enfant, parce qu'elles auraient souffert de le voir pleurer! Elles lui laissaient
faire l'aumône, parce que cela faisait plaisir à leur petit coeur.

Ma mère avait plus de courage. Elle se sacrifiait, elle étouffait ses faiblesses, elle tordait le cou au
premier mouvement pour se livrer au second. Au lieu de m'embrasser, elle me pinçait; - vous croyez que

cela ne lui coûtait pas! - Il lui arriva même de se casser les ongles. Elle me battait pour mon bien,

voyez-vous. Sa main hésita plus d'une fois; elle dut prendre son pied.

Plus d'une fois aussi elle recula à l'idée de meurtrir sa chair avec la mienne; elle prit un bâton, un balai,
quelque chose qui l'empêchait d'être en contact avec la peau de son enfant, son enfant adoré.

Je sentais si bien l'excellence des raisons et l'héroïsme des sentiments qui guidaient ma mère, que je
m'accusais devant Dieu de ma désobéissance, et je disais bien vite deux ou trois prières pour m'en

disculper. Malheureusement, j'avais très peu de temps à moi, et mes mea culpa restaient en l'air

parce qu'Ernest, Charles ou Barnabé, un Vincent ou un Fabre, m'appelait pour une glissade, une

promenade ou une bourrade, à propos de bottes ou de marmelade; il y avait toujours quelque tonneau,

quelque baquet, quelque querelle ou quelque pot à vider pour aider la boutique ou l'échoppe, le travail ou

la rigolade.

Nous allions au second faire enrager la femme du plâtrier.

La plâtrière était une grande blonde, à l'air très doux, fort propre, - un peu languissante; - elle nous
laissait nous engouffrer quelquefois dans sa chambre au milieu de nos jeux, quand son mari n'était pas là;

mais, dès qu'elle l'entendait, il fallait descendre; elle fermait sa porte et ne reparaissait que pour montrer

une figure plus lasse et des hanches plus languissantes encore. Elle parlait toujours à madame Vincent

d'avoir un enfant, «qu'elle avait peur que ce ne fût pas encore pour cette fois, que cela désespérait son

mari».

Si un des Fabre, celui de dix-huit ans, ou celui de vingt-trois, passait à ce moment, elle se taisait; mais
lui, en manière de farce, jetait un mot qui la faisait rougir jusqu'à la racine de ses cheveux pâles: elle

essayait de sourire tout de même, mais elle semblait doucement gênée.

«Vous avez du plâtre ici (il montrait une place blanche) et de l'édredon là - (il enlevait une petite plume
sur l'épaule, et hochait la tête en rigolant).

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