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Jules Vallès - L'Enfant

9. Saint-Étienne

Mon père a été appelé comme professeur de septième à Saint-Étienne, par la protection d'un ami. Il a dû
filer dare-dare.

Ma mère et moi, nous sommes restés en arrière, pour arranger les affaires, emballer, etc., etc.

Enfin nous partons. Adieu le Puy!

Nous sommes dans la diligence; il fait froid, c'est en décembre. Nous avons pour compagnons de route
un commis voyageur, une grosse femme et un petit vieux.

La grosse femme a une poitrine comme un ballon, avec une échancrure dans la robe qui laisse voir un V
de chair blanche, douce à l'oeil et qui semble croquante comme une cuisse de noix. Elle a des yeux dans

le genre de ceux de ma tante, avec des cils très longs.

Une plaisanterie - à laquelle je ne comprends rien - dite par le commis voyageur, lui écarte les lèvres et
lui arrache un bon gros rire. À partir de ce moment-là, ils ne font plus que rigoler et ils se donnent même

des tapes, au grand scandale de ma mère, qui s'écarte et manque de m'écraser dans mon coin, à la grande

joie du petit vieux qui se frotte les mains et cligne de l'oeil en branlant la tête.

Quand on arrive aux relais, ils descendent ensemble et je les vois à travers les fenêtres de l'auberge qui se
passent les radis - toujours en riant - et s'allongent des coups de coude.

Le commis voyageur offre à la grosse un bouquet qu'un mendiant lui a vendu et demande qu'elle le
fourre dans son corsage; elle finit par mettre le bouquet où il veut.

Comme elle est plus gaie que ma mère, celle-là!

Que viens-je de dire?... Ma mère est une sainte femme qui ne rit pas, qui n'aime pas les fleurs, qui a son
rang à garder, - son honneur, Jacques!

Celle-ci est une femme du peuple, une marchande (elle vient de le dire en remontant dans sa voiture);
elle va à Beaucaire pour vendre de la toile et avoir une boutique à la foire. Et tu la compares à ta mère,

jeune Vingtras!

Nous arrivons à Saint-Étienne.

Il fait nuit; mon père n'est pas là pour nous recevoir.

Nous attendons debout entre les malles. Il y a de la neige plein les rues et je regarde l'ombre des
réverbères se détacher sur ce blanc cru. Ma mère fouille la place d'un oeil qui lance des éclairs; elle va et

vient, se mord les lèvres, se tord les mains, fatigue les employés de questions éternelles.

On lui demande si elle veut entrer ou sortir, se tenir dans le bureau ou sur le pavé, si elle persistera
longtemps avec ses malles à encombrer la porte.

«J'attends mon mari qui est professeur au lycée.»

Ils ont l'air de s'en moquer un peu!

Je voudrais bien rester dans le bureau; j'ai les pieds gelés, les doigts engourdis, le nez qui me cuit. J'en

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