bibliotheq.net - littérature française
 

Jules Vallès - L'Enfant

Je me fais beau, je prends en cachette dans l'armoire mon gilet des dimanches, je mets des manchettes de
ma mère et je pars pour le Breuil, en disant que je vais jouer chez le petit Grélin.

Il fait nuit. Je traverse la place toute noire, jusqu'à ce que j'aperçoive les lampions qui brûlent rouge dans
la brume. La musique est rentrée dans l'intérieur; on a commencé. J'entends claquer la chambrière à

travers la toile qui sert de mur.

Elle est là!

Je n'ai pas dix sous, rien, rien!... que mon amour.

Je fais le tour du manège, je colle mon oeil à des fentes, je me dresse sur mes orteils, à m'en casser les
ongles; pas un trou pour mon regard de flamme!

Par ici...

Par ici la toile est plus courte. Elle est déchirée près du poteau, et en déchirant encore un peu...

J'ai élargi la déchirure, mis le pied - je veux dire passé la tête - dans le chemin qui conduit à l'écurie.

Je suis à plein ventre par terre, dans la boue, et je me glisse comme un voleur, comme un assassin, la
nuit, dans un cirque habité!

M'y voici! Je rampe sous les planches, je me racle au poteau, je me fais des écorchures aux mains; mon
nez, qui s'est aplati contre un madrier, ne donne plus signe de vie; je ne le sens plus, j'ai peur de l'avoir

perdu en route; ce que je tiens n'y ressemble guère; mais encore un effort, encore une blessure, et je

pourrai la voir en passant derrière cette grosse bonne.

Je vais grimper!... Je grimpe, - un point d'appui me manque... je me raccroche à ce que je trouve...

Un cri!... tumulte!

Une femme serre ses jupes, appelle au secours!

On croit que le cirque s'écroule!

J'ai pris la bonne à pleine chair, je ne sais où; elle a cru que c'était le singe ou la trompe égarée de
l'éléphant.

On me prend moi-même par la peau de ce qu'on peut, on me pousse comme du crottin dans l'écurie, on
m'interroge, je ne réponds pas!

On m'entoure. ELLE est là près de moi. ELLE! Je l'entends, mais je ne peux pas la voir à cause de mon
nez qui gonfle.

Je me retrouve à temps à la maison pour m'entendre avec madame Grélin, qui m'empêchera d'être
fouetté, - (oh! Paola!) et à qui je dis tout, - tout, moins le secret de mon amour! Compromettre une

femme! J'ai tout mis sur le compte du chameau, qui a bon dos, et de l'éléphant dont on a soupçonné la

trompe.

Et quand quelquefois je tâche de me rappeler le Breuil, c'est toujours Paola et le gras de la bonne que la
mémoire empoigne. Le Breuil tient dans ce cirque, sous ce maillot et cette jupe...

< page précédente | 40 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.