|
Jules Vallès - L'Enfant
genoux, je lui jure bien que ce n'est pas de lui que je ris, mais, dès que je suis à genoux, c'est plus fort que moi. Mon oncle a des verrues qui le démangent, et il les gratte, puis il les mord; j'éclate. - Ma mère ne s'en aperçoit pas toujours, heureusement; mais Dieu, qui voit tout, qu'est-ce qu'il peut penser?
Je n'ai pas ri pourtant, l'autre jour! On avait dîné à la maison avec ma tante de Vourzac et mes oncles de Farreyrolles; on était en train de manger la tourte, quand tout à coup il a fait noir. On avait eu chaud tout le temps, on étouffait, et l'on avait ôté ses habits. Voilà que le tonnerre a grondé. La pluie est tombée à torrents, de grosses gouttes faisaient floc dans la poussière. Il y avait une fraîcheur de cave, et aussi une odeur de poudre; dans la rue, le ruisseau bouillait comme une lessive, puis les vitres se sont mises à grincer; il tombait de la grêle.
Mes tantes et mes oncles se sont regardés, et l'un d'eux s'est levé; il a ôté son chapeau et s'est mis à dire une prière. Tous se tenaient debout et découverts, avec leurs fronts jeunes ou vieux pleins de tristesse. Ils priaient Dieu de n'être pas trop cruel pour leurs champs, et de ne pas tuer, avec son plomb blanc, leurs moissons en fleur.
Un grêlon a passé par une fenêtre, au moment où l'on disait Amen, et a sauté dans un verre.
Nous venons de la campagne.
Mon père est fils d'un paysan qui a eu de l'orgueil et a voulu que son fils étudiât pour être prêtre. On a mis ce fils chez un oncle curé pour apprendre le latin, puis on l'a envoyé au séminaire.
Mon père - celui qui devait être mon père - n'y est pas resté, a voulu être bachelier, arriver aux honneurs, et s'est installé dans une petite chambre au fond d'une rue noire, d'où il sort, le jour, pour donner quelques leçons à dix sous l'heure, et où il rentre le soir, pour faire la cour à une paysanne qui sera ma mère, et qui accomplit pour le moment ses devoirs de nièce dévouée près d'une tante malade.
On se brouille pour cela avec l'oncle curé, on dit adieu à l'Église; on s'aime, on s'accorde, on s'épouse! On est aussi au plus mal avec les père et mère, à qui l'on a fait des sommations pour arriver à ce mariage de la débine et de la misère.
Je suis le premier enfant de cette union bénie. Je viens au monde dans un lit de vieux bois qui a des punaises de village et des puces de séminaire.
La maison appartient à une dame de cinquante ans qui n'a que deux dents, l'une marron et l'autre bleue, et qui rit toujours; elle est bonne et tout le monde l'aime. Son mari s'est noyé en faisant le vin dans une cuve; ce qui me fait beaucoup rêver et me donne grand'peur des cuves, mais grand amour du vin. Il faut que ce soit bien bon pour que M. Garnier - c'est son nom - en ait pris jusqu'à mourir. Madame Garnier boit, tous les dimanches, de ce vin qui sent l'homme qu'elle a aimé: les souliers du mort sont aussi sur une planche, comme deux chopines vides.
On se grise pas mal dans la maison où je demeure.
Un abbé qui reste sur notre carré ne sort jamais de table sans avoir les yeux hors de la tête, les joues luisantes, l'oreille en feu. Sa bouche laisse passer un souffle qui sent le fût, et son nez a l'air d'une tomate écorchée. Son bréviaire embaume la matelote.
Il a une bonne, mademoiselle Henriette, qu'il regarde de côté, quand il a bu. On parle quelquefois d'elle et de lui dans les coins.
|