|
Jules Vallès - L'Enfant
On a planté une tente de toile comme une grosse toupie renversée, et, en allant faire une commission, j'ai vu par-là un grand nègre.
C'est le cirque Bouthors, qui vient s'installer dans la ville.
Ils ont un éléphant et un chameau, une bande de musiciens à shakos et à tuniques rouges, avec des parements d'or et des épaulettes comme des pâtés.
Ils ont fait le tour de la ville en battant de la grosse caisse; les écuyères sont en amazones et les écuyers en généraux.
Les paysans regardaient, la bouche ouverte; les gamins suivaient en trottant.
Une écuyère a laissé tomber sa cravache.
Nous nous sommes jetés dix pour la ramasser, et on s'est battu à qui la rendrait. L'écuyère riait; son oeil a rencontré le mien; et j'ai senti comme quand ma tante de Bordeaux m'embrassait...
J'veux la revoir, cette femme!
Puis je reverrai aussi le chameau et l'éléphant.
Sur l'affiche on les montre qui se mettent à genoux, dansent sur deux jambes, débouchent des bouteilles - avec un clown bariolé qui fait le saut périlleux par-dessus.
Je les ai revus, tous; et même le clown m'a donné, en se jetant, par farce, sur le parterre, un coup de tête dans l'estomac.
«C'est sur moi qu'il est tombé!
- Pas vrai, sur moi!
- À preuve qu'il m'a laissé du blanc sur ma veste!
- Il ne t'a pas écorché, toi, - j'ai du rouge à la joue, c'est lui qui m'a fait ça!»
Et de là, dispute à qui a été bousculé, blanchi, ensanglanté par le clown!
Au tour de l'écuyère!
Elle arrive! - Je ne vois plus rien! Il me semble qu'elle me regarde...
Elle crève les cerceaux, elle dit: Hop! hop!
Elle encadre sa tête dans une écharpe rose, elle tord ses reins, elle cambre sa hanche, fait des poses; sa poitrine saute dans son corsage, et mon coeur bat la mesure sous mon gilet.
«Qu'est-ce que tu as donc, Jacques, tu es blanc comme le clown!»
Je suis amoureux de Paola! - c'est le nom de l'écuyère.
J'ai envie de la voir encore. Il le faut! Mais je n'ai pas les dix sous, prix des troisièmes.
J'irai tout de même.
|