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Jules Vallès - L'Enfant
J'en tremble d'avance. J'ai peur d'avoir l'air si bête... - Non, j'ai peur qu'on devine que j'aimerais que ce ne fût point sa fête...
La fête de mon père!
Mes inquiétudes redoublent, quand ma mère m'annonce que je devrai offrir un pot de fleurs.
Comme ce sera difficile!
Mais ma mère sait comment on exprime l'émotion et la joie d'avoir à féliciter son père de ce qu'il s'appelle Antoine.
Nous faisons des répétitions.
D'abord, je gâche trois feuilles de papier à compliments: j'ai beau tirer la langue, et la remuer, et la crisper en faisant mes majuscules, j'éborgne les o, j'emplis d'encre la queue des g, et je fais chaque fois un pâté sur le mot «allégresse». J'en suis pour une série de taloches. Ah! elle me coûte gros, la fête de mon père!
Enfin, je parviens à faire tenir, entre les filets d'or teintés de violet et portés par des colombes, quelques phrases qui ont l'air d'ivrognes, tant les mots diffèrent d'attitudes, grâce aux haltes que j'ai faites à chaque syllabe pour les fioner!
Ma mère se résigne et décide qu'on ne peut pas se ruiner en mains de papier; je signe - encore un pâté - encore une claque. - C'est fini!
Reste à régler la cérémonie.
«Le papier comme ceci, le pot de fleurs comme cela, tu t'avances...»
Je m'avance et je casse deux vases qui figurent le pot de fleurs; - c'est quatre gifles, deux par vase.
Il est temps que le beau jour arrive: la nuit, je rêve que je marche pieds nus sur des tessons et qu'on m'empale avec des rouleaux de papier à compliment, ce qui me fait mal!
L'achat du pot provoque un grand désordre sur la place du marché. Ma mère prend les pots et les flaire comme du gibier; elle en remue bien une centaine avant de se décider, et voilà que les jardiniers commencent à se fâcher! - elle a dérangé les étalages, troublé les classifications, brouillé les familles; un botaniste s'y perdrait!
On l'insulte, on a des mots grossiers pour elle - et même pour son fils - qu'on ne craint pas d'appeler «aztèque» et avorton. Il est temps de fuir.
Au bout de la place, ma mère s'arrête et me dit:
«Jacques, va-t'en demander au gros - celui qui est au bout, tu sais, - s'il veut te donner le géranium pour onze sous.»
Il faut que je retourne dans cette bagarre, vers ce gros-là; c'est justement celui qui m'a appelé «avorton».
J'en ai la chair de poule. J'y vais tout de même; j'ai l'air de chercher une épingle par terre; je marche les yeux baissés, les cuisses serrées, comme un ressort rouillé qui se déroule mal, et j'offre mes onze sous.
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