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Jules Vallès - L'Enfant

Je ne les aime que s'ils sont à moi, et je ne les aime pas s'ils sont à ma mère. C'est parce qu'ils font du
bruit et qu'ils agacent les oreilles qu'ils me plaisent; si on les pose sur la table comme des têtes de mort, je

n'en veux pas. Les bonbons, je m'en moque, si on m'en donne un par an comme une exemption, quand

j'aurai été sage. Je les aime quand j'en ai trop.

«Tu as un coup de marteau, mon garçon!» m'a dit ma mère un jour que je lui contais cela, et elle m'a
cependant donné une praline.

«Tiens, mange-la avec du pain.»

On nous parle en classe des philosophes qui font tenir une leçon dans un mot. Ma mère a de ces
bonheurs-là, et elle sait me rappeler par une fantaisie, un rien, ce qui doit être la loi d'une vie bien

conduite et d'un esprit bien réglé.

«Mange-la avec du pain!»

Cela veut dire: Jeune fou, tu allais la croquer bêtement, cette praline. Oublies-tu donc que tu es pauvre! À
quoi cela t'aurait-il profité! Dis-moi! Au lieu de cela, tu en fais un plat utile, une portion, tu la manges

avec du pain.

J'aime mieux le pain tout seul.

LA SAINT-ANTOINE

C'est samedi prochain la fête de mon père.

Ma mère me l'a dit soixante fois depuis quinze jours.

«C'est la fête - de - ton - père

Elle me le répète d'un ton un peu irrité; je n'ai pas l'air assez remué, paraît-il.

«Ton père s'appelle Antoine.»

Je le sais, et je n'éprouve pas de frisson; il n'y a pas là le mystérieux et l'empoignant d'une révélation. Il
s'appelle Antoine, voilà tout.

Je suis sans doute un mauvais fils.

Si j'avais du coeur, si j'aimais bien mon père, ce qu'elle dit me ferait plus d'effet. Je me tords la cervelle,
je me frappe la poitrine, je me tâte et me gratte; mais je ne me sens pas changé du tout, je me reconnais

dans la glace, je suis aussi laid et aussi malpropre. C'est pourtant sa fête, samedi.

«As-tu appris ton compliment?»

Je me trouve un peu grand pour apprendre un compliment, - je ne sais pas comment j'oserai entrer dans la
chambre, ce qu'il faudra dire, s'il faudra rire, s'il faudra pleurer, si je devrai me jeter sur la barbe de mon

père et la frotter en y enfonçant mon nez - bien rapproprié, par exemple! - s'il sera filial que j'appuie, que

j'y reste un moment, ou s'il vaudra mieux le débarrasser tout de suite, et m'en aller à reculons, avec des

signes d'émotion, en murmurant: «Quel beau jour!» À ce moment-là, je commencerai:

«_Oui, cher papa...»

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