bibliotheq.net - littérature française
 

Jules Vallès - L'Enfant

Comme j'aimerais cette vie de labour, de reinage et de bataille!

7 Les joies du foyer

1er janvier.

Les collègues de mon père, quelques parents d'élèves, viennent faire visite, on m'apporte des bouts
d'étrennes.

«Remercie donc, Jacques! Tu es là comme un imbécile.»

Quand la visite est finie, j'ai plaisir à prendre le jouet ou la friandise, la boîte à diable ou le sac à pralines;
- je bats du tambour et je sonne de la trompette, je joue d'une musique qu'on se met entre les dents et qui

les fait grincer, c'est à en devenir fou!

Mais ma mère ne veut pas que je devienne fou! elle me prend la trompette et le tambour. Je me rejette sur
les bonbons et je les lèche. Mais ma mère ne veut pas que j'aie des manières de courtisan: «On

commence par lécher le ventre des bonbons, on finit par lécher...» Elle s'arrête, et se tourne vers mon

père pour voir s'il pense comme elle, et s'il sait de quoi elle veut parler; - en effet, il se penche et montre

qu'il comprend.

Je n'ai plus rien à faire siffler, tambouriner, grincer, et l'on m'a permis seulement de traîner un petit bout
de langue sur les bonbons fins: et l'on m'a dit de la faire pointue encore! Il y avait Eugénie et Louise

Rayau qui étaient là, et qui riaient en rougissant un peu. Pourquoi donc?

Plus de gros vernis bleu qui colle aux doigts et les embaume, plus le goût du bois blanc des trompettes!...

On m'arrache tout et l'on enferme les étrennes sous clef.

«Rien qu'aujourd'hui, maman, laisse-moi jouer avec, j'irai dans la cour, tu ne m'entendras pas! rien
qu'aujourd'hui, jusqu'à ce soir, et demain je serai bien sage!

- J'espère que tu seras bien sage demain; si tu n'es pas sage, je te fouetterai. Donnez donc de jolies choses
à ce saligaud, pour qu'il les abîme.»

Ces points vifs, ces taches de couleur joyeuse, ces bruits de jouet, ces trompettes d'un sou, ces bonbons à
corset de dentelle, ces pralines comme des nez d'ivrognes, ces tons crus et ces goûts fins, ce soldat qui

coule, ce sucre qui fond, ces gloutonneries de l'oeil, ces gourmandises de la langue, ces odeurs de colle,

ces parfums de vanille, ce libertinage du nez et cette audace du tympan, ce brin de folie, ce petit coup de

fièvre, ah! comme c'est bon, une fois l'an! - Quel malheur que ma mère ne soit pas sourde!

Ce qui me fait mal, c'est que tous les autres sont si contents! Par le coin de la fenêtre, je vois dans la
maison voisine, chez les gens d'en face, des tambours crevés, des chevaux qui n'ont qu'une jambe, des

polichinelles cassés! Puis ils sucent, tous, leurs doigts; on les a laissés casser leurs jouets et ils ont dévoré

leurs bonbons.

Et quel boucan ils font!

Je me suis mis à pleurer.

C'est qu'il m'est égal de regarder des jouets, si je n'ai pas le droit de les prendre et d'en faire ce que je
veux; de les découdre et de les casser, de souffler dedans et de marcher dessus, si ça m'amuse...

< page précédente | 32 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.