bibliotheq.net - littérature française
 

Jules Vallès - L'Enfant

Quand je partis, elle attendait encore. Ce n'était pas son mari, car sur la petite malle qu'elle avait à ses
pieds, il y avait écrit: «Mademoiselle.»

Je la rencontrai quelques jours plus tard devant la poste; les fleurs de son chapeau étaient fanées, sa robe
de mérinos noir avait des reflets roux, ses gants étaient blanchis au bout des doigts. Elle demandait s'il

n'était pas venu de lettre à telle adresse: poste restante.

«Je vous ai dit que non.

- Il n'y a plus de courrier aujourd'hui?

- Non.»

Elle salua, quoiqu'on fût grossier, poussa un soupir et s'éloigna pour aller s'asseoir sur un banc du
Fer-à-cheval
, où elle resta jusqu'à ce que des officiers qui passaient l'obligèrent, par leurs regards et
leurs sourires, à se lever et à partir.

Quelques jours après, on dit chez nous qu'il y avait sur le bord de l'eau le cadavre d'une femme qui s'était
noyée. J'allai voir. Je reconnus la jeune fille à la tête pâle...

Je vais chez mes tantes à Farreyrolles.

J'arrive souvent au moment où l'on se met à table.

Une grosse table, avec deux tiroirs de chaque bout et deux grands bancs de chaque côté.

Dans ces tiroirs il traîne des couteaux, de vieux oignons, du pain. Il y a des taches bleues au bord des
croûtes, comme du vert-de-gris sur de vieux sous.

Sur les deux bancs s'abattent la famille et les domestiques.

On mange entre deux prières.

C'est l'oncle Jean qui dit le bénédicité.

Tout le monde se tient debout, tête nue, et se rassoit en disant: «_Amen!»

Amen! est le mot que j'ai entendu le plus souvent quand j'étais petit.

Amen! et le bruit des cuillers de bois commence; un bruit mou, tout bête.

Viennent les grandes taillades de pain, comme des coups de faucille. Les couteaux ont des manches de
corne, avec de petits clous à cercle jaune, on dirait les yeux d'or des grenouilles.

Ils mangent en bavant, ouvrent la bouche en long; ils se mouchent avec leurs doigts, et s'essuient le nez
sur leurs manches.

Ils se donnent des coups de coude dans les côtes, en manière de chatouillade.

Ils rient comme de gros bébés; quand ils éclatent, ils renâclent comme des ânes ou beuglent comme des
boeufs.

C'est fini, - ils remettent le couteau à oeil de grenouille dans la grande poche qui va jusqu'aux genoux, se

< page précédente | 27 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.