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Jules Vallès - L'Enfant

Trois fois par semaine, mon père donne quelques leçons au fils de ce jardinier, et comme l'enfant est
maladif, sort peu, on a demandé que je vinsse lui tenir compagnie de temps en temps.

Je prends le plus long pour arriver.

Je suis donc libre!

Ce n'est pas pour faire une commission, avec l'ordre de revenir tout de suite et de ne rien casser; ce n'est
pas accompagné, surveillé, pressé, que je descends la rue en me laissant glisser sur la rampe de fer.

Non. J'ai mon temps, une après-midi, toute une après midi!

«Cela t'amuse d'aller chez M. Soubeyrou? demande ma mère.

- Oui, m'man.»

Mais un oui lent, un oui avec une moue.

Tiens! si je disais trop vite que ça m'amuse, elle serait capable de m'empêcher d'y aller.

Si une chose me chagrine bien, me répugne, peut me faire pleurer, ma mère me l'impose sur-le-champ.

«Il ne faut pas que les enfants aient de volonté; ils doivent s'habituer à tout. - Ah! les enfants gâtés! Les
parents sont bien coupables qui les laissent faire tous leurs caprices...»

Je dis: «Oui, m'man», de façon qu'elle croie que c'est non, et je me laisse habiller et sermonner en
rechignant.

Je descends dans la ville.

Je ne m'arrête pas au Martouret, parce que ma mère peut me voir des fenêtres de notre appartement,
perché là-haut au dernier étage d'une maison, qui est la plus haute de la ville.

Je fais le sage et le pressé en passant sur le marché; mais, dans la rue Porte-Aiguière, je m'abrite derrière
le premier gros homme qui passe, et j'entre dans la cour de l'auberge du Cheval-Blanc.

De cette cour, je vois la rue en biais, et je puis dévorer des yeux la devanture du bourrelier, où il y a des
tas de houppes et de grelots, des pompons bleus, de grands fouets couleur de cigare et des harnais qui

brillent comme de l'or.

Je reste caché le temps qu'il faut pour voir si ma mère est à la fenêtre et me surveille encore; puis, quand
je me sens libre, je sors de la cour du Cheval-Blanc et je me mets à regarder les boutiques à loisir.

Il y a un chaudronnier en train de taper sur du beau cuivre rouge, que le marteau marque comme une
croupe de jument pommelée et qui fait «dzine, dzine», sur le carreau; chaque coup me fait froncer la peau

et cligner des yeux.

Puis c'est la boutique d'Arnaud, le cordonnier, avec sa botte verte pour enseigne, une grande botte
cambrée, qui a un éperon et un gland d'or; à la vitrine s'étalent des bottines de satin bleu, de soie rose,

couleur de prune, avec des noeuds comme des bouquets, et qui ont l'air vivantes.

À côté, les pantoufles qui ressemblent à des souliers de Noël.

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