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Jules Vallès - L'Enfant

«Enlevez l'enfant aux cornichons!»

L'ordre s'exécute discrètement; on me tire de dessous la banquette où je m'étais tapi désespéré, et la
femme du censeur, qui se trouve là, m'emmène, avec ma mère, hors de la salle, jusqu'à la lingerie, où on

me déshabille.

Ma mère me contemple avec plus de pitié que de colère.

«Tu n'es pas fait pour porter la toilette, mon pauvre garçon!»

Elle en parle comme d'une infirmité et elle a l'air d'un médecin qui abandonne un malade.

Je me laisse faire. On me loge dans la défroque d'un petit, et ce petit est encore trop grand, car je danse
dans ses habits. Quand je rentre dans la salle, on commence à croire à une mystification.

Tout à l'heure j'avais l'air d'un léopard, j'ai l'air d'un vieillard maintenant. Il y a quelque chose là-dessous.

Le bruit se répand, dans certaines parties de la salle, que je suis le fils de l'escamoteur qui vient d'arriver
dans la ville et qui veut se faire remarquer par un tour nouveau. Cette version gagne du terrain;

heureusement on me connaît, on connaît ma mère; il faut bien se rendre à l'évidence, ces bruits tombent

d'eux-mêmes, et l'on finit par m'oublier.

J'écoute les discours en silence et en me fourrant les doigts dans le nez, avec peine, car mes manches sont
trop longues.

À cause de l'orage la distribution a lieu dans un dortoir, - un dortoir dont on a enlevé les lits en les
entassant avec leurs accessoires dans une salle voisine. On voyait dans cette salle par une porte vitrée,

qui aurait dû avoir un rideau, mais n'en avait pas; on distinguait des vases en piles, des vases qui pendant

l'année servaient, mais qu'on retirait de dessous les lits pendant les vacances. On en avait fait une

pyramide blanche.

C'était le coin le plus gai; un malin petit rayon de soleil avait choisi le ventre d'un de ces vases pour y
faire des siennes, s'y mirer, coqueter, danser, le mutin, et il s'en donnait à coeur joie!

Adossée à cette salle était l'estrade, avec le personnel de la baraque, je veux dire du collège: -
Monseigneur au centre, le préfet à gauche, le général à droite, galonnés, teintés de violet, panachés de

blanc, cuirassés d'or comme les écuyers du cirque Bouthors. Il n'y avait pas de chameau,

malheureusement.

Je crus voir un éléphant; c'était un haut fonctionnaire qui avait la tête, la poitrine, le ventre et les pieds
couleur d'éléphant, mais qui était douanier de son état ou capitaine de gendarmerie, j'ai oublié. Il était

gros comme une barrique et essoufflé comme un phoque: il avait beaucoup du phoque.

C'est lui qui me couronna pour le prix d'Histoire sainte. Il me dit: «C'est bien, mon enfant!» Je croyais
qu'il allait dire «Papa» et replonger dans son baquet.

6. Vacances

Je m'amuse un peu pendant les vacances chez Soubeyrou, puis à Farreyrolles.

M. Soubeyrou est un maraîcher des environs.

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