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Jules Vallès - L'Enfant

cris, des femmes se sont évanouies, l'apparition de ce nain, qui roulait à travers ces robes fraîches, parut
singulière à tout le monde.

Ma mère ne voulait plus me reconnaître; je commençais à croire que j'étais orphelin!

Je n'avais cependant qu'à l'entraîner et à lui montrer, dans un coin, certaine place couturée et violacée,
pour qu'elle criât à l'instant: «C'est mon fils!» Un reste de pudeur me retenait. Je me contentai de faire

des signes, et je parvins à me faire comprendre.

On m'emporta comme on tire le rideau sur une curiosité.

La distribution des prix est dans trois jours.

Mon père, qui est dans le secret des dieux, sait que j'aurai des prix, qu'on appellera son fils sur l'estrade,
qu'on lui mettra sur la tête une couronne trop grande, qu'il ne pourra ôter qu'en s'écorchant, et qu'il sera

embrassé sur les deux joues par quelque autorité.

Madame Vingtras est avertie, et elle songe...

Comment habillera-t-elle son fruit, son enfant, son Jacques? Il faut qu'il brille, qu'on le remarque, - on est
pauvre, mais on a du goût.

«Moi d'abord, je veux que mon enfant soit bien mis.»

On cherche dans la grande armoire où est la robe de noce, où sont les fourreaux de parapluie, les restes
de jupe, les coupons de soie.

Elle s'égratigne enfin à une étoffe criante, qui a des reflets de tigre au soleil; - une étoffe comme une
lime, qui exaspère les doigts quand on la touche, et qui flambe au grand air comme une casserole! Une

belle étoffe, vraiment, et qui vient de la grand-mère, et qu'on a payée à prix d'or. «Oui, mon enfant, à prix

d'or, dans l'ancien temps.»

«Jacques, je vais te faire une redingote avec ça, m'en priver pour toi!...», et ma mère ravie me regarde du
coin de l'oeil, hoche la tête, sourit du sourire des sacrifiées heureuses.

«J'espère qu'on vous gâte, monsieur», et elle sourit encore, et elle dodeline de la tête, et ses yeux sont
noyés de tendresse.

«C'est une folie! tant pis! on fera une redingote à Jacques avec ça.»

On m'a essayé la redingote, hier soir, et mes oreilles saignent, mes ongles sont usés. Cette étoffe crève la
vue et chatouille si douloureusement la peau!

«Seigneur! délivrez-moi de ce vêtement!»

Le ciel ne m'entend pas! La redingote est prête.

Non, Jacques, elle n'est pas prête. Ta mère est fière de toi; ta mère t'aime et veut te le prouver.

Te figures-tu qu'elle te laissera entrer dans ta redingote, sans ajouter un grain de beauté une mouche, un
pompon, un rien sur le revers, dans le dos, au bout des manches! Tu ne connais pas ta mère, Jacques!

Et ne la vois-tu pas qui joue, à la fois orgueilleuse et modeste, avec des noyaux verts!

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