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Jules Vallès - L'Enfant

- À quoi je pense? Je ne sais pas.»

Je ne pense pas à ma mère, ni au bon Dieu, ni à ma classe; et voilà que je me mets à bondir! Je me fais
l'effet d'un animal dans un champ, qui aurait cassé sa corde; et je grogne, et je caracole comme un cabri,

au grand étonnement de mon petit camarade, qui me regarde gambader, et s'attend à me voir brouter. J'en

ai presque envie.

5. La toilette

Un jour, un homme qui voyageait m'a pris pour une curiosité du pays, et m'ayant vu de loin, est accouru
au galop de son cheval. Son étonnement a été extrême, quand il a reconnu que j'étais vivant. Il a mis pied

à terre, et s'adressant à ma mère, lui a demandé respectueusement si elle voulait bien lui indiquer

l'adresse du tailleur qui avait fait mon vêtement.

«C'est moi», a-t-elle répondu, rougissant d'orgueil.

Le cavalier est reparti et on ne l'a plus revu.

Ma mère m'a parlé souvent de cette apparition, de cet homme qui se détournait de son chemin pour
savoir qui m'habillait.

Je suis en noir souvent, «rien n'habille comme le noir», et en habit, en frac, avec un chapeau haut de
forme; j'ai l'air d'un poêle.

Cependant, comme j'use beaucoup, on m'a acheté, dans la campagne, une étoffe jaune et velue, dont je
suis enveloppé. Je joue l'ambassadeur lapon. Les étrangers me saluent; les savants me regardent.

Mais l'étoffe dans laquelle on a taillé mon pantalon se sèche et se racornit, m'écorche et m'ensanglante.

Hélas! Je vais non plus vivre, mais me traîner.

Tous les jeux de l'enfance me sont interdits. Je ne puis jouer aux barres, sauter, courir, me battre. Je
rampe seul, calomnié des uns, plaint par les autres, inutile! Et il m'est donné, au sein même de ma ville

natale, à douze ans, de connaître, isolé dans ce pantalon, les douleurs sourdes de l'exil.

Madame Vingtras y met quelquefois de l'espièglerie.

On m'avait invité pendant le carnaval à un bal d'enfants. Ma mère m'a vêtu en charbonnier. Au moment
de me conduire, elle a été forcée d'aller ailleurs; mais elle m'a mené jusqu'à la porte de M. Puissegat,

chez qui se donnait le bal.

Je ne savais pas bien le chemin et je me suis perdu dans le jardin; j'ai appelé.

Une servante est venue et m'a dit:

«C'est vous, le petit Choufloux, qui venez pour aider à la cuisine?»

Je n'ai pas osé dire que non, et on m'a fait laver la vaisselle toute la nuit.

Quand le matin ma mère est venue me chercher, j'achevais de rincer les verres; on lui avait dit qu'on ne
m'avait pas aperçu; on avait fouillé partout.

Je suis entré dans la salle pour me jeter dans ses bras: mais, à ma vue, les petites filles ont poussé des

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