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Jules Vallès - L'Enfant

Je ne sais pas cependant si je ne préfère pas aux chansons qui parlent de ceux qui vont se battre et mourir,
les chansons de batteur de blé ou de forgeron, qu'un grand mécanicien, qui a l'air doux comme un

agneau, mais fort comme un boeuf, chante à pleine voix. Il parle de la poésie de l'atelier, - le grondement

et le brasier, - il parle de la ménagère qui dit: «Courage, mon homme, - travaille, - c'est pour le moutard.»

À ce moment, le chanteur baisse la voix. «Fermez la fenêtre», dit quelqu'un. Et l'on salue au refrain:

Le drapeau que le peuple avait à Saint-Merry!

Il y a de la révolte au coin des vers. - Moi, j'en mets du moins, moi qui, hier, ai ouvert l'Histoire de
dix ans
, qui n'en suis plus à 93. J'en suis à Lyon et au drapeau noir. Les tisseurs se fâchent, et ils
crient: Du pain ou du plomb!

«Jacques, c'est lundi que nous partirons pour Nantes.»

Un coup de couteau ne me ferait pas plus de mal.

Il y a un mois, je serais parti content, et j'aurais peut-être craché sur Paris en passant la barrière, tant
j'avais été étouffé là-dedans, tant j'avais eu de désillusions en voyant mes camarades et mes maîtres.

Mais depuis un mois, il y a eu les larmes de ma mère et, au lendemain de cette scène, la liberté pleine; de
temps en temps quarante sous, pour souper d'un peu de cochon avec des amis, et, le dimanche, dîner d'un

boeuf braisé à Ramponneau.

J'ai été mêlé à la foule, j'ai entendu rire en mauvais français, mais de bon coeur. J'ai entendu parler du
peuple et des citoyens: on disait Liberté et non pas Libertas.

Il a toujours été question de pauvreté autour de moi; mon père a été humilié parce qu'il était pauvre, je l'ai
été aussi, et voilà qu'au lieu des discours de Caton, de Cicéron, des gens en o, onis, us, i, orum, je

vois qu'on se réunit sur la place publique pour discuter la misère, et demander du travail ou la

mort.

«Hé! Jean-Marie, puisqu'il n'y a pas de miche à la maison, vaut-il pas mieux passer le goût du
pain?»

Retourner là-bas?

À qui parlerai-je de République et de révolte?

Est-ce qu'on s'est jamais soulevé à Nantes? Ce serait autre chose à Lyon!

Oh! si je n'avais promis à ma mère! - si elle n'avait pas pleuré!

Si elle n'avait pas pleuré, j'aurais dit: «Je ne veux pas partir.» Le puritain m'aurait placé comme garçon de
bureau comme homme de peine, dans un des journaux. Il y a justement (c'était une chance!), il y a une

place au National; on donne trente francs par mois pour tenir la copie, pour lire à l'homme

qui corrige. J'aurais vécu avec ces trente francs-là. Ma besogne faite, je descendais dans l'imprimerie

sentir l'encre et le papier, et je demandais aux ouvriers de m'apprendre l'état.

Si j'en parlais à ma mère?

Je lui en parle.

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