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Jules Vallès - L'Enfant

disait même que les charges parfois faisaient balle et pouvaient casser un bras ou une mâchoire d'homme.

Je plongeais mes doigts là-dedans, comme tout à l'heure j'avais plongé mon poing dans les sacs de grain,
et je sentais le plomb qui roulait et filait entre les jointures comme des gouttes d'eau. Je ramassais comme

des reliques ce qui était tombé des écuelles et des sacs.

Les articles de pêche aussi se vendaient à Pannesac.

Tout ce qui avait des tons vifs ou des couleurs fauves, gros comme un pois ou comme une orange, tout ce
qui était une tache de couleur vigoureuse ou gaie, tout cela faisait marque dans mon oeil d'enfant triste, et

je vois encore les bouchons vernis de rouge et les belles lignes luisantes comme du satin jaune.

Avoir une ligne, la jeter dans le frais des rivières, ramener un poisson qui luirait au soleil comme une
feuille de zinc et deviendrait d'or dans le beurre!

Un goujon pris par moi!

Il portait toute mon imagination sur ses nageoires!

J'allais donc vivre du produit de ma pêche; comme les insulaires dont j'avais lu l'histoire dans les voyages
du capitaine Cook.

J'avais lu aussi qu'ils faisaient des vitres à leurs huttes avec de la colle de poisson, et je voyais le jour où
je placerais les carreaux à toutes les fenêtres de ma famille; je me proposais de gratter tout ce qui

«mordrait» et de mettre ce résidu d'écaille et de fiente dans ma grande poche.

Je le fis plus tard; mais la fermentation, au fond de la poche, produisit des résultats inattendus, à la suite
desquels je fus un objet de dégoût pour mes voisins.

Cela ébranla ma confiance dans les récits des voyageurs, et le doute s'éleva dans mon esprit.

Il y avait une épicerie dans le fond de Pannesac, qui ajoutait aux odeurs tranquilles du marché une odeur
étouffée, chaude, violente, qu'exhalaient les morues salées, les fromages bleus, le suif, la graisse et le

poivre.

C'était la morue qui dominait, en me rappelant plus que jamais les insulaires, les huttes, la colle et les
phoques fumés.

Je lançais un dernier regard sur Pannesac, et je manquais régulièrement d'être écrasé, près de la porte de
pierre.

Je me jetais de côté pour laisser passer les grands chariots qui portaient tous ces fonds de campagne, ces
jardins en panier, ces moissons en sac. Ces chariots avaient l'air des voitures de fête dans les mascarades

italiennes, avec leur monde d'enfarinés et de pierrots à dos d'Hercule!

Là-haut, tout là-haut, est l'École normale.

Le fils du directeur vient me prendre quelquefois pour jouer.

Il y a un jardin derrière l'école, avec une balançoire et un trapèze.

Je regarde avec admiration ce trapèze et cette balançoire; seulement il m'est défendu d'y monter.

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