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Jules Vallès - L'Enfant

Elle me dévisage encore.

«Tout le portrait de sa mère!»

Je ne crois pas. J'ai la tête taillée comme à coups de serpe, les pommettes qui avancent et les mâchoires
aussi, des dents aiguës comme celles d'un chien. J'ai du chien. J'ai aussi de la toupie, le teint jaune

comme du buis.

Quant à mes yeux, prétendait Mme Allard, la lingère, qui me demanda une fois si je la trouvais potelée,
je ne pouvais pas cacher que j'étais Auvergnat; ils ressemblaient à deux morceaux de charbon neuf.

«Tu as l'air sérieux, sais-tu?»

Peut-être bien. Cette année-là a été la plus dure. J'ai été humilié pour de bon, sans gaieté pour faire
balance.

J'ai aussi un dégoût au coeur. Ma désillusion de Paris a été profonde.

Je vois l'horizon bête, la vie plate, l'avenir laid. Je suis dans la grande Babylone! Ce n'est que cela,
Babylone!

Les gens y sont si petits! Je n'ai entendu que parler latin!

Dimanche et semaine, j'ai été à la merci de ce Legnagna, qui est né faible, envieux, capon, et que
l'insuccès a encore aigri.

Ces dix derniers jours m'ont pesé comme un supplice.

«Pourquoi ne m'écrivais-tu pas?

- Je m'attendais à partir d'un jour à l'autre», dit ma mère.

C'était pour épargner un timbre. Je lui parle des reproches de pauvreté qu'on me faisait, des humiliations
que j'ai bues.

«C'est lui qui parle de notre pauvreté! Quand il aura gagné ce qu'a gagné ton père cette année, il pourra
dire quelque chose...

- Mais alors, si mon père a gagné de l'argent, pourquoi ne pas lui avoir payé ma pension au prix des
autres, quand je vous ai écrit qu'il m'insultait et que j'étais si malheureux?

- Des insultes, des insultes? - Eh bien, après? Est-ce que tu t'en portes plus mal, dis, mon garçon? Nous
aurons toujours épargné trois cents francs, et tu seras bien content de les trouver après notre mort. Il y a

trois cents francs et plus, tiens là-dedans... Ce n'est pas lui qui les aura!»

Elle rit et tape sur sa poche.

«Il faut faire comme ça dans le monde, vois-tu; maintenant que tu es grand, tu dois le savoir. Crois-tu par
hasard qu'il t'a pris pour tes beaux yeux et pour nous faire la charité? Non, on t'a pris comme une bonne

vache, tu ne vêles pas comme ils veulent, tu n'as pas des prix à leur grand concours. Il fallait choisir

mieux: qu'ils te tâtent avant que tu commences. Je vais lui dire son affaire, moi, attends un peu, va!»

Je souffre de la voir se fâcher ainsi. Cet homme que je croyais haïr, voilà qu'il me fait de la peine!

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