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Jules Vallès - L'Enfant
d'un oeil dur, m'ôte brutalement ma chaise de dessous moi, sans m'avertir, met le quinquet sur mes cahiers, jette à terre mon petit paletot, me pousse de côté comme un chien, et sort sans dire un mot. Je ne dis rien non plus et ne parle pas davantage quand mon père revient. On m'a appris qu'il ne fallait pas «rapporter». Je ne le fais point, je ne le ferai jamais dans le cours de mon existence de collégien, ce qui me vaudra bien des tortures de la part de mes maîtres.
Puis, je ne veux pas que, parce qu'on m'a fait mal, il puisse arriver du mal, à mon père, et je lui cache qu'on me maltraite, pour qu'il ne se dispute pas à propos de moi. Tout petit, je sens que j'ai un devoir à remplir, ma sensibilité comprend que je suis un fils de galérien, pis que cela! de garde-chiourme! et je supporte la brutalité du lampiste.
J'écoute, sans paraître les avoir entendues, les moqueries qui atteignent mon père; c'est dur pour un enfant de dix ans.
Il est arrivé que j'ai eu très faim, quelques-uns de ces soirs-là, quand on tardait trop à venir. Le réfectoire lançait des odeurs de grillé, j'entendais le cliquetis des fourchettes à travers la cour.
Comme je maudissais mademoiselle Balandreau qui n'arrivait pas!
J'ai su depuis qu'on la retenait exprès; ma mère avait soutenu à mon père que s'il n'était pas une poule mouillée, il pourrait me fournir mon souper avec les restes du sien, ou avec le supplément qu'il demanderait au réfectoire.
«Si c'était elle, il y a longtemps que ce serait fait. Il n'avait qu'à mettre cela dans du papier. Elle lui donnerait une petite boîte, s'il voulait.»
Mon père avait toujours résisté - le pauvre homme. La peur d'être vu! le ridicule s'il était surpris - la honte! Ma mère tâchait de lui forcer la main de temps en temps, en me laissant affamé, dans son étude, à l'heure du souper. Il ne cédait pas, il préférait que je souffrisse un peu et il avait raison.
Je me souviens pourtant d'une fois où il s'échappa du réfectoire, pour venir me porter une petite côtelette panée qu'il tira d'un cahier de thèmes où il l'avait cachée: il avait l'air si troublé et repartit si ému! Je vois encore la place, je me rappelle la couleur du cahier, et j'ai pardonné bien des torts plus tard à mon père, en souvenir de cette côtelette chipée pour son fils, un soir, au lycée du Puy...
Le proviseur s'appelle Hennequin, - envoyé en disgrâce dans ce trou du Puy.
Il a écrit un livre: Les Vacances d'Oscar.
On les donne en prix, et après ce que j'ai entendu dire, ce que j'ai lu à propos des gens qui étaient auteurs, je suis pris d'une vénération profonde, d'une admiration muette pour l'auteur des Vacances d'Oscar, qui daigne être proviseur dans notre petite ville, proviseur de mon père, et qui salue ma mère quand il la rencontre.
J'ai dévoré Les Vacances d'Oscar.
Je vois encore le volume cartonné de vert, d'un vert marbré qui blanchissait sous le pouce et poissait les mains, avec un dos de peau blanche, s'ouvrant mal, imprimé sur papier à chandelle. Eh bien! il tombe de ces pages, de ce malheureux livre, dans mon souvenir, il tombe une impression de fraîcheur chaque fois que j'y songe!
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