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Jules Vallès - L'Enfant
Les querelles s'enveniment.
«Tu sais, Antoine, je t'ai fait assez de sacrifices, n'en demande pas trop! Tu as voulu que je ne dise plus estatue, je l'ai fait. Tu as voulu que je ne dise plus ormoire, je ne l'ai plus dit, mais ne me pousse pas à bout, vois-tu, ou je recommence.»
Elle continue:
«Et d'abord ma mère disait estatue... elle était aussi respectable que la tienne, sache-le bien!»
Mon père se trouve menacé de tous côtés, entre estatue et mouchu.
Il met les pieds dans le plat et défend l'un et l'autre.
Ma mère se venge en l'injuriant; elle cherche des mots qui le blessent: es_cargot - es_pectacle! es_tomac - es_quelette! Ces diphtongues entrent profondément dans le coeur de mon père. Le samedi suivant, il s'habille sans mot dire et va en soirée sans elle.
Le samedi d'après, même jeu, mais à minuit ma mère vient me réveiller.
«Lève-toi, tu vas aller attendre ton père à la porte de chez M. David, et quand il sortira tu crieras: La la, fouchtra! J'arriverai, tu nous laisseras.»
J'ai crié: La la, fouchtra! J'ai eu tort.
Elle lui fait une scène devant tout le monde, tout haut, disant qu'il laisse mourir sa famille de faim pour courir les bals.
«Il a un bien gros derrière pour un enfant qui meurt de faim, dit quelqu'un.
- Oui, répète ma mère, il nous laisse mourir de faim.»
Nous avons mangé une grosse soupe à dîner, puis des andouilles: pour finir, il y a eu du lapin. Moi, je ne meurs pas de faim; elle a beaucoup mangé aussi.
Ma mère crie toujours.
«Mon enfant n'a pas une chemise à se mettre sur le dos, voyez comme il est mis!»
Je ne suis pas en noir aujourd'hui, je suis en habit gris, pantalon gris; je ressemble à un infirmier.
Le monde s'amasse, mon père veut glisser sous une voiture, s'égare entre les jambes des chevaux. Il faut le tirer de là-dessous.
Il reparaît enfin; son chapeau de soirée est écrasé et a l'air d'un accordéon. Ma mère lui prend le bras comme ferait un sergent de ville.
«Viens, mon enfant, ajoute-t-elle, en me parlant avec des larmes. Viens, dis-lui que tu es son fils!»
Il le sait bien; est-ce qu'il ne m'a pas reconnu? Est-ce que je suis changé depuis sept heures?
Tout le long du chemin, je tâche de trouver à la porte des modistes ou des tailleurs une glace, pour voir quelle figure j'ai depuis que je meurs de faim.
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