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Jules Vallès - L'Enfant

J'y suis!

Mais on s'aperçoit que j'ai oublié mes habits roulés dans un torchon, sur la table d'auberge pleine de
ronds de vin cernés par les mouches.

On les apporte.

«Jean, attachez-les. Mon petit Jacquinou, passe tes bras autour de ma taille, serre-moi bien.»

Le pauvre cheval a le tricotement sec et les os durs; mais je m'aperçois à ce moment que ce que dit la
fable qu'on nous fait réciter est vrai.

Dieu fait bien ce qu'il fait!

Ma mère en me fouettant m'a durci et tanné la peau.

«Serre, je te dis! Serre-moi plus fort!»

Et je la serre sous son fichu peint semé de petites fleurs comme des hannetons d'or, je sens la tiédeur de
sa peau, je presse le doux de sa chair. Il me semble que cette chair se raffermit sous mes doigts qui

s'appuient, et tout à l'heure, quand elle m'a regardé en tournant la tête, les lèvres ouvertes et le cou

rengorgé, le sang m'est monté au crâne, a grillé mes cheveux.

J'ai un peu desserré les bras dans la rue Saint-Jean. C'est par là que passent les bestiaux, et nous allions
au pas. J'étais tout fier. Je me figurais qu'on me regardait, et je faisais celui qui sait monter: je me

retournais sur la croupe en m'appuyant du plat de la main, je donnais des coups de talons dans les cuisses

et je disais hue! comme un maquignon.

Nous avons traversé le faubourg, passé le dernier bourrelier.

Nous sommes à Expailly!

Plus de maisons! excepté dans les champs quelques-unes; des fleurs qui grimpent contre les murs,
comme des boutons de rose le long d'une robe blanche; un coteau de vignes et la rivière au bas, - qui

s'étire comme un serpent sous les arbres, bornée d'une bande de sable jaune plus fin que de la crème, et

piqué de cailloux qui flambent comme des diamants.

Au fond, des montagnes. Elles coupent de leur échine noire, verdie par le poil des sapins, le bleu du ciel
où les nuages traînent en flocons de soie; un oiseau, quelque aigle sans doute, avait donné un grand coup

d'aile et il pendait dans l'air comme un boulet au bout du fil.

Je me rappellerai toujours ces bois sombres, la rivière frissonnante, l'air tiède et le grand aigle...

J'avais oublié que j'étais le coeur battant contre le dos de la Polonie. Elle-même, ma cousine, semblait ne
penser à rien, et je ne me souviens avoir entendu que le pas du cheval et le beuglement d'une vache...

3. Le collège

Le collège. - Il donnait, comme tous les collèges, comme toutes les prisons, sur une rue obscure, mais qui
n'était pas loin du Martouret, le Martouret, notre grande place, où étaient la mairie, le marché aux fruits;

le marché aux fleurs, le rendez-vous de tous les polissons, la gaieté de la ville. Puis le bout de cette rue

était bruyant, il y avait des cabarets, «des bouchons», comme on disait, avec un trognon d'arbre, un

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