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Jules Vallès - L'Enfant

dents et relever sur son épaule ronde sa chemise qui dégringole, les jours où elle couche dans notre petite
chambre, pour être au marché la première, avec ses blocs de beurre fermes et blancs comme les moules

de chair qu'elle a sur sa poitrine. On s'arrache le beurre de la Polonie.

Elle vient quelquefois m'agacer le cou, me menacer les côtes, de ses doigts longs. Elle rit, me caresse et
m'embrasse; je la serre en me défendant, et je l'ai mordue une fois; je ne voulais pas la mordre, mais je ne

pouvais pas m'empêcher de serrer les dents, comme sa chair avait une odeur de framboise... Elle m'a crié:

Petit méchant! en me donnant une tape sur la joue, un peu fort; j'ai cru que j'allais m'évanouir et j'ai

soupiré en lui répondant; je me sentais la poitrine serrée et l'oeil plus doux.

Elle m'a quitté pour se rejeter dans son lit, en me disant qu'elle avait attrapé froid. Elle ressemble par
derrière au poulain blanc que monte le petit du préfet.

J'ai pensé à elle tout le temps, en faisant mes thèmes.

Je reste quelquefois longtemps sans la voir, elle garde la maison au village, puis elle arrive tout d'un
coup, un matin, comme une bouffée.

«C'est moi, dit-elle, je viens te chercher pour t'emmener chez nous! Si tu veux venir!»

Elle m'embrasse! Je frotte mon museau contre ses joues roses, et je le plonge dans son cou blanc, je le
laisse traîner sur sa gorge veinée de bleu!

Toujours cette odeur de framboise.

Elle me renvoie, et je cours ramasser mes hardes et changer de chemise.

Je mets une cravate verte et je vole à ma mère de la pommade pour sentir bon, moi aussi, et pour qu'elle
mette sa tête sur mes cheveux!

Mon paquet est fait, je suis graissé et cravaté, mais je me trouve tout laid en me regardant dans le miroir,
et je m'ébouriffe de nouveau! Je tasse ma cravate au fond de ma poche, et, le col ouvert, la casquette

tombante, je cours avoir un baiser encore. Ça me chatouillait; je ne lui disais pas.

Le garçon d'écurie a donné une tape sur la croupe du cheval, un cheval jaune, avec des touffes de poils
près du sabot; c'est celui de ma tatan Mariou, qu'on enfourche, quand il y a trop de beurre à porter,

ou de fromages bleus à vendre. La bête va l'amble ta ta ta, ta ta ta! toute raide; on dirait que son cou va se

casser, et sa crinière couleur de mousse roule sur ses gros yeux qui ressemblent à des coeurs de

moutons.

La tante ou la cousine montent dessus comme des hommes; les mollets de ma tante sont maigres comme
des fuseaux noirs, ceux de ma cousine paraissent gras et doux dans les bas de laine blanche.

Hue donc! Ho, ho!

C'est Jean qui tire et fait virer le cheval; il a eu son picotin d'avoine et il hennit en retroussant ses lèvres
et montrant ses dents jaunes.

Le voilà sellé.

«Passez-moi Jacquinou», dit la Polonie, qui est parvenue à abaisser sur ses genoux sa jupe de futaine et
s'est installée à pleine chair sur le cuir luisant de la selle. Elle m'aide à m'asseoir sur la croupe.

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