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Jules Vallès - L'Enfant

remontent au ciel et vous prennent avec eux.

Il paraît que j'en tombai amoureux fou. Je dis «il paraît», car je ne me souviens que d'une scène de
passion, d'épouvantable jalousie.

Et contre qui?

Contre l'oncle Joseph lui-même, qui avait fait la cour à mademoiselle Célina Garnier, s'y était pris, je ne
sais comment, mais avait fini par la demander en mariage et l'épouser.

L'aimait-elle?

Je ne puis aujourd'hui répondre à cette question; aujourd'hui que la raison est revenue, que le temps a
versé sa neige sur ces émotions profondes. Mais alors, - au moment où mademoiselle Célina se maria,

j'étais aveuglé par la passion.

Elle allait être la femme d'un autre! Elle me refusait, moi si pur. Je ne savais pas encore la différence qu'il
y avait entre une dame et un monsieur, et je croyais que les enfants naissaient sous les choux.

Quand j'étais dans un potager, il m'arrivait de regarder; je me promenais dans les légumes, avec l'idée que
moi aussi je pouvais être père...

Mais tout de même, je tressaillais quand ma tante me tapotait les joues et me parlait en bordelais. Quand
elle me regardait d'une certaine façon, le coeur me tournait, comme le jour où, sur le Breuil, j'étais monté

dans une balançoire de foire.

J'étais déjà grand: dix ans. C'est ce que je lui disais:

«N'épouse pas mon oncle Joseph! Dans quelque temps, je serai un homme: attends-moi, jure-moi que tu
m'attendras! C'est pour de rire, n'est-ce pas, la noce d'aujourd'hui?»

Ce n'était pas pour de rire, du tout; ils étaient mariés bel et bien, et ils s'en allèrent tous les deux.

Je les vis disparaître.

Ma jalousie veillait. J'entendis tourner la clef.

Elle me tordit le coeur, cette clef! J'écoutai, je fis le guet. Rien! rien! Je sentis que j'étais perdu. Je rentrai
dans la salle du festin, et je bus pour oublier.

Je n'osai plus regarder l'oncle Joseph en face depuis ce temps-là. Cependant quand il vint nous voir, la
veille de son départ pour Bordeaux, il ne fit aucune allusion à notre rivalité et me dit adieu avec la

tendresse de l'oncle, et non la rancune du mari!

Il y a aussi ma cousine Apollonie; on l'appelle la Polonie.

C'est comme ça qu'ils ont baptisé leur fille, ces paysans!

Chère cousine! grande et lente, avec des yeux bleu de pervenche, de longs cheveux châtains, des épaules
de neige; un cou frais, que coupe de sa noirceur luisante un velours tenant une croix d'or; le sourire

tendre et la voix traînante, devenant rose dès qu'elle rit, rouge dès qu'on la fixe. Je la dévore des yeux

quand elle s'habille, - je ne sais pas pourquoi, - je me sens tout chose en la regardant retenir avec ses

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