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Jules Renard - Poil de Carotte
Non. Je t'ai traité jusqu'ici comme ton frère et soeur, avec le soin de ne privilégier personne. Je continuerai.
Poil de Carotte: Alors, laissons mes études. Retire-moi de la pension, sous prétexte que j'y vole ton argent, et je choisirai un métier.
Monsieur Lepic: Lequel? Veux-tu que je te place comme apprenti chez un cordonnier, par exemple?
Poil de Carotte: Là ou ailleurs. Je gagnerais a vie et je serais libre.
Monsieur Lepic: Trop tard, mon pauvre Poil de Carotte. Me suis-je imposé pour ton instruction de grands sacrifices, afin que tu cloues des semelles?
Poil de Carotte: Si pourtant je te disais, papa, que j'ai essayé de me tuer.
Monsieur Lepic: Tu charges! Poil de Carotte.
Poil de Carotte: Je te jure que pas plus tard qu'hier, je voulais encore me prendre.
Monsieur Lepic: Et te voilà. Donc tu n'en avais guère l'envie. Mais au souvenir de ton suicide manqué, tu dresses fièrement la tête. Tu t'imagines que la mort n'a tenté que toi. Poil de Carotte, l'égoïsme te perdra. Tu tires toute la couverture. Tu te crois seul dans l'univers.
Poil de Carotte: Papa, mon frère est heureux, ma soeur est heureuse, et si maman n'éprouve aucun plaisir à me taquiner, comme tu dis, je donne ma langue au chat. Enfin, pour ta part, tu domines et on te redoute, même ma mère. Elle ne peut rien contre ton bonheur. Ce qui prouve qu'il y a des gens heureux parmi l'espèce humaine.
Monsieur Lepic: Petite espèce humaine à tête carrée, tu raisonnes pantoufle. Vois-tu clair au fond des coeurs? Comprends-tu déjà toutes les choses?
Poil de Carotte: Mes choses à moi, oui, papa; du moins je tâche.
Monsieur Lepic: Alors, Poil de Carotte, mon ami, renonce au bonheur. Je te préviens, tu ne seras jamais plus heureux que maintenant, jamais, jamais.
Poil de Carotte: Ça promet.
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