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Jules Renard - Poil de Carotte
et l'autre, celle du poirier, à moins que le propriétaire ne la réclame. Qui est-ce? Je me creuse la tête. Et toi, as-tu une idée?
Poil de Carotte: Ma foi non et je m'en moque, j'y songerai demain. A tout à l'heure, maman, et merci.
Madame Lepic: Attends! si c'était le jardinier?
Poil de Carotte: Veux-tu que j'aille vite le lui demander?
Madame Lepic: Ici, mignon, aide-moi. Réfléchissons. On ne saurait soupçonner ton père de négligence, à son âge. Ta soeur met ses économies dans sa tirelire. Ton frère n'a pas le temps de perdre son argent, un sou fond entre ses doigts. Après tout, c'est peut-être moi.
Poil de Carotte: Maman, cela m'étonnerait; tu ranges si soigneusement tes affaires.
Madame Lepic: Des fois les grandes personnes se trompent comme les petites. Bref, je verrai. En tout cas ceci ne concerne que moi. N'en parlons plus. Cesse de t'inquiéter; cours jouer, mon gros, pas trop loin, tandis que je jetterai un coup d'oeil dans le tiroir de ma table à ouvrage.
_Poil de Carotte, qui s'élançait déjà, se retourne, il suit des yeux un instant sa mère qui s'éloigne. Enfin, brusquement, il la dépasse, se campe devant elle et, silencieux, offre une joue.
Madame Lepic: _Sa main droite levée, menace ruine._ Je te savais menteur, mais je ne te croyais pas de cette force. Maintenant, tu mens double. Va toujours. On commence par voler un oeuf. Ensuite on vole un boeuf. Et puis on assassine sa mère. _La première gifle tombe.
Les Idées personnelles.
M. Lepic, grand frère Félix, soeur Ernestine et Poil de Carotte veillent près de la cheminée où brûle une souche avec ses racines, et les quatre chaises se balancent sur leurs pieds de devant. On discute et Poil de Carotte, pendant que madame Lepic n'est pas là, développe ses idées personnelles.
- Pour moi, dit-il, les titres de famille ne signifient rien. Ainsi, papa, tu sais comme je t'aime! Or, je t'aime, non parce que tu es mon père; je t'aime, parce que tu es mon ami. En effet, tu n'as aucun mérite à être mon père, mais je regarde ton amitié comme une haute faveur que tu ne me dois pas et que tu m'accordes généreusement.
- Ah! répond M. Lepic.
- Et moi, et moi? demandent grand frère Félix et soeur Ernestine.
- C'est la même chose, dit Poil de Carotte. Le hasard vous a faits mon frère et ma soeur. Pourquoi vous en serais-je reconnaissant? A qui la faute, si nous sommes tous trois des Lepic? Vous ne pouviez l'empêcher. Inutile que je vous sache gré d'une parenté involontaire. Je vous remercie seulement, toi,
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